Cahiers N°2

Notices, Traditions de famille, Anecdotes, Souvenirs

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A Gerbéviller

Gerbéviller, vue d'ensemble avant guerre Gerbéviller, vue d'ensemble avant guerre la chapelle du château
Vues de Gerbéviller avant la guerre de 1914 - vues rares, Gerbéviller étant une ville martyre, entièrement bombardée et incendiée par les Allemands

De 1865 à 1879, la famille entière est à Gerbéviller, Meurthe et Moselle, où le père est nommé juge de paix. Elle continuera à y habiter, au moins pendant les vacances, du 14 juillet au 1er novembre de chaque année, jusqu'en 1908, année qui suivit la mort de son chef.

La famille s'installe rue des Ponts, au 1° étage de la maison du notaire GAILLOT, maison bordant un des bras de la Mortagne, appelé la petite rivière. (Cette maison détruite par les allemands en août 1914 n'a pas encore été reconstruite). [NDW : voir le site sur "Gerbéviller la martyre" pour se rendre compte de l'ampleur des destructions]

Gerbéviller, la rue des Ponts, avant guerre
La rue des Ponts à Gerbéviller, avant la guerre ...

Famille GAILLOT

Le notaire GAILLOT avait épousé une demoiselle MÉNA, soeur du général de ce nom, dont un descendant existe encore à Nancy.

Le ménage GAILLOT eut un fils, Hubert qui, ayant fait son service aux Chasseurs d'Afrique et une partie de la guerre de 1870, a épousé une demoiselle LIÉGEY, fille d'un propriétaire de Gerbéviller. De ce mariage est née une fille, Marie-Thérèse GAILLOT, qui devint Madame GUYON.

Par suite de placements malheureux, le notaire GAILLOTfut mis en faillite, ayant ruiné une partie des habitants du village. Sa probité fut cependant mise hors de cause.

Son fils Hubert, fils de bourgeois, ruiné entièrement, se mit courageusement à cultiver, de ses bras, les terrains de sa femme et put ainsi se relever peu à peu en regagnant l'estime de ses compatriotes.

La famille CORRARD n'avait jamais douté de l'honnêteté du notaire failli et avait conservé les relations les meilleures avec la famille de son fils Hubert. De là viennent l'amitié et la reconnaissance vouée à notre famille par Madame GUYON, sa fille.

Installation dans l'ancien couvent des Carmes

La famille CORRARD demeure dans la maison GAILLOT jusqu'en 1873, date à laquelle elle vient s'installer dans l'ancien couvent des Carmes déchaussés, dépendances du château et de la chapelle et précédemment habité par un Monsieur COLSON, gérant de la propriété du Marquis. Ce COLSON, qui venait de mourir, avait un fils bossu, mauvais comme un singe, qui cassait tout dans la maison lorsque sa mère lui refusait de l'argent pour ses menus plaisirs.

On lira plus loin la description de la maison, dont je possède plusieurs photographies et que nous devions habiter, au moins l'été, jusqu'en 1908.

Léonide et ses cinq enfants
Léonide et ses cinq enfants
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Naissance de Jules et de Gabriel

De 1865 à 1869, dans cette maison GAILLOT, Léonide a ses trois derniers fils :

La Guerre de 1870 - 1871

Mon père, ancien officier, devait prendre le commandement d'un bataillon des mobiles de la Meurthe quand il reçut du Gouvernement l'ordre formel de demeurer à son poste de juge de paix.La guerre de 1870 et l'occupation allemande qui la suivit, se passe sans incidents graves. Les réquisitions s'opérèrant régulièrement par les soins de la mairie ; les soldats allemands, qui ne font que passer, se conduisant bien et sont remarquablement disciplinés. On a seulement quelques voleries à leur reprocher, comme le tonnelet de vin de Bordeaux, mis à sec dans la cave des Gaillot par des bavarois cantonnés dans la grange.

Pendant l'occupation, qui devait durer jusqu'n 1873, les troupes allemandes de passage sont presque toutes formées de territoriaux bavarois, hommes d'une qurantaine d'années et souvent pères de famille dont ils ne manquent pas de déplorer l'éloignement. Parfois, certains d'entre-eux, n'hésitent pas à aider les cultivateurs dans les travaux des champs et les ménagères dans leurs occupations familiales. Beaucoup aiment, en souvenir des leurs peut-être, à jouer avec les petits français. C'est ainsi qu'un beau jour, deux soldats bavarois emmènent mes deux frères Jules et Georges se promener dans la campagne, sur la route de Moyen [NDW : 5 km Est de Gerbéviller.], dans les coteaux du Ré.

Dévorée d'inquiétude, Léonide les cherche et les fait rechercher partout. A leur retour, après plusieurs heures d'absence, les deux gamins sont, comme de bien entendus, giflés d'importance par leur maman qui s'attire cette apostrophe des soldats bavarois : "Ach, voilà une méchante petite dame !"

Dès que l'arrivée d'une troupe allemande est signalée, on se hâte de faire ses provisions de pain, farine, épicerie, etc. , car tout est raflé en quelques instants dans les magasins dont beaucoup de tenanciers réalisent de la sorte des gains appréciables. Pourtant, le manque de numéraire met vite un terme aux approvisionnement des gerbévillois. Les traitements des fonctionnaires ne sont pas payés, pas plus que les rentes sur l'État ou les créances des particuliers, de sorte que la gêne était grande même chez les gens réputés comme très à leur aise. Par bonheur, mon père, homme précautionneux, avait pu réaliser quelques valeurs au moment de la déclaration de guerre, de sorte qu'avec beaucoup d'attention, on put traverser ces moments difficiles sans privation pénible.

La famille était alors complète à Gerbéviller. Marie-Thérèse, demie-pensionnaire au Grand Sacré-Coeur de Nancy, en 1868, habitant chez son grand-père, le conseiller à la cour, était rentrée chez ses parents à la déclaration de guerre, par suite de la fermeture de tous les établissements d"éducation. Elle devait y demeurer dorénavant, confiée aux soins d'une jeune fille autrichienne, venue échouer, on ne sait pour quelle cause, à l'orphelinat de Gerbéviller. C'était Mademoiselle PAPRITZ (?), une grande un peu rousse avec des tâches de rousseur et des yeux bleus très doux. Avec elle, Marie-Thérèse apprit quelques notions d'allemand et commença le piano qu'elle devait cultiver longtemps encore.

Ce n'est qu'en 1874 que la seconde fille, Elisabeth fut placée comme pensionnaire au même Grand Sacré-Coeur, où elle fit sa première communion et demeura jusqu'en juillet 1879. Un incident, ou plutôt deux incidents, faillirent lui faire quitter l'établissement avant cette date :

Elisabeth avait de fort jolis cheveux noirs frisés dont sa mère se montrait très fière. Aussi, quelle ne fut pas la stupéfaction de celle-ci, en constatant lors d'une visite à Nancy, que la jeune fille était rasée de près et coiffée à la Jeanne d'Arc, écourtée, ce qui n'était pas encore de mode à l'époque. Comme de bien entendu, ma mère éclatat en véhéments reproches et dans son courroux, parla de retirer incontinent sa fille. Peut être Elisabeth s'était elle montrée coquette ...

Elle n'en fit rien cependant, mais un autre incident faillit tourner au tragique. Vers 1878, Gustave GEORGÉ, cousin germain d'Elisabeth, fit sa première communion au Lycée de Nancy.

En Lorraine, la 1ère communion est une cérémonie où l'on aime à se réunir le plus nombreux possible. Léonide écrit donc à la supérieure une lettre bien polie à fin d'obtenir pour sa fille la permission exceptionnelle de la journée. La réponse fut dilatoire.

La veille de la cérémonie, ma mère, la tante GEORGÉ, la cousine Charlotte, renforcés de ma soeur Thérèse et de moi-même, nous rendîmes au couvent pour intercéder en faveur de la recluse.

A nos supplications, il fut seulement répondu : "Madame, nous n'avons pas d'explications ni de raisons à vous donner, c'est la règle de la maison et sachez que si vous faites sortir votre fille demain, vous voudrez bien la garder, nous ne la reprendrons pas."

Elisabeth était en larmes, ma mère verte, la tante GEORGÉ violente : "Si j'étais de toi, Léonide, je ne laisserai pas ma fille une minute de plus chez ces femmes. C'est uniquement parce qu'il s'agit de son cousin, un garçon, élève du lycée, qu'elles refusent la permission demandée. Ce n'est plus de la morale, c'est de la bêtise et de la méchanceté."

Si ma mère ne l'avait calmée, la révérende supérieure en aurait entendu bien d'autres. Celle-ci tint bon cependant et nous sortîmes bien tristement.

La cérémonie eut lieu sans notre pauvre Elisabeth, ainsi qu'un grand déjeuner, copieux et exquis, à la brasserie Viennoise, à l'issue de la messe. Entre autres mets fins, il y avait un énorme buisson d'écrevisses qui fit les délices et l'admiration de tous. Nous étions de nombreux convives - tous les CORRARD, tous les GEORGÉ, tous les cousins PIROUX - dont l'appétit ne fut point troublé par la scène de la veille. Au reste, Elisabeth devait quitter le Sacré-Coeur l'année suivante.

Collège de la Malgrange à Jarville
Collège de la Malgrange à Jarville
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Vers 1875, Jules entre comme pensionnaire à la Malgrange de Nancy, Georges devait y entrer l'année d'après. Voilà donc la famille réduite à Marie-Thérèse et à moi-même, sauf pendant les vacances, toujours égayées par le visite de nombreux cousins, et, un séjour à Vézelise, chez l'oncle Georgé, au moment de la fête de la récolte du houblon ou des vendanges, séjour dont il sera parlé plus loin, au chapitre de mes souvenirs personnels si toutefois j'ai le temps de les narrer.

Malgré l'éloignement de trois de ses "poussins" que Léonide vas visiter presque chaque mois à Nancy, la vie à Gerbéviller se passe heureuse et calme, ma mère en ayant conservé un souvenir attendri et en parlant toujours avec plaisir.

Dans ce gros bourg de 1500 habitants, la famille CORRARD vient en tête de la société locale, immédiatemment après le Marquis de LAMBERTYE, dont elle a fait la connaissance dès son installation à Gerbéviller et qui est devenu assez intime pour accepter le parrainnage du dernier né, Gabriel. Elle vient en tête, de par les fonctions de son chef, juge de paix représentant la plus haute autorité de l'État dans le canton. Elle est certainement en outre, d'une origine plus relevée que les autres familles de Gerbéviller et de plus, bien à tort, on la croit riche.

Mon père avait 1 800 Frs de traitement ; en y ajoutant les revenus de sa femme, on atteignait péniblement, pour l'année, 8 à 9 000 Frs, ce qui était bien loin de la fortune, quoique représentant 40 ou 50 000 Frs de nos jours.

Mais la vie n'était pas chère. Le loyer du vieux couvent que nous habitions était de 600 Frs l'an. Les oeufs, un sou pièce et encore presque toujours treize à la douzaine. Le beurre 20 sous, 25 sous, le lait 2 et 3 sous, le pain 3 sous la livre. J'entends encore ma mère marchander le prix d'un poulet : 25 sous.

La grosse dépense était la boucherie et l'épicerie, amis ma mère faisait ses provisions pour cette dernière denrée. Tous les deux ou trois mois, passait un représentant d'une grosse maison de Nancy qui emportait toujours une forte commande. Quelque temps après, arrivaient par chariot, car le chemin de fer ne fut établi qu'en 1882, d'importantes caisses de nouilles, macaronis, café, épices et surtout des pains de sucre, ficelés dans du papier bleu et qui me paraissaient énormes. Puis, le fruitier regorgeait de fruits et de confitures ; il y avait à la cave des centaines de kilos de pommes de terre à 10 ou 12 Frs le quintal et dans une grande cuve, un cochon ou un demi cochon marinant dans la saumure, tandis que saucisses et jambons brinqueballaient gaiement dans la grande cheminée de la cuisine.

Le bûcher, très vaste, était comble de bois, hêtre ou charme, et l'on ne menageait guère les feux, au cours des gros hivers, dans nos gros poëles lorrains ronflant du matin au soir.

C'était la Pauline CROPSEL de Serauville qui, chaque semaine apportait le beurre ; une grosse motte. On en faisait fondre une partie qu'on mettait en conserve dans des gros pots de grès pour la cuisine d'hiver. La Pauline avait une fille borgne et si fin peute que les garnements du village la suivaient dans les rues en criant : " V'la la CROPSEL de Serauville !"; Elle a fini tout de même par trouver un épouseur parce qu'elle avait du bien et a eu des enfants superbes. Je fis dernièrement la connaissance de sa fille, une forte gaillarde de quarante ans, elle-même mère d'une grande jeune fille. Elle rentrait, à moitié morte de fatigue, d'un pélerinage à Lourdes, en passant par le Mont St Michel, d'où, à son grand chagrin, elle n'avait point aperçu la mer. Un sacré voyage !

La mère MERCIER de Remenoville [NDW : 5 km Sud-Ouest Gerbéviller.] fournissait les oeufs, légumes et parfois un poulet ou un canard. La mère MERCIER était déjà d'un certain âge ou plutôt d'un âge certain. Il lui était cependant arrivé une aventure abominable.

Dans les petits bois entre Remenoville et Gerbéviller, elle fut assaillie un jour par un satyre entièrement nu. La mère MERCIER, femme de sang froid et de vigueur, n'en était pas à un "nu" près, aussi, posant son panier et cassant une badine, se prit-elle à fustiger d'importence le galant nudiste épouvanté, en le poursuivant à travers les ronciers.

Elle vint tout de go porter plainte à mon père. La Gendarmerie alertée ne découvrit jamais l'auteur de cet attentat aux bonnes moeurs. Les mauvaises langues prétendirent même que la mère MERCIER s'était vantée, son physique peu seyant n'incitant guère aux transports amoureux.

"Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire" disait l'autre. Comme je ne sais pas écrire, je m'en fous du poète, et je continue.

Pour les vêtements hommes, c'est à dire les garçons, ma mère s'adressait au tailleur du cru. Il se nommait ROUSSELLE. C'était un petit homme à grosse tête, avec des jambes un peu atrophiées par suite de sa position "accripotons" sur son établi. Il prenait nos mesures avec soin et coupait un peu un tort et à travers. Les essayages étaient nombreux et longs. Il y avait toujours quelquechose à reprendre. Ma mère le traitait d'imbécile ...

Pour les demoiselles, on s'adressait à Madame VOISIN, la VANAT du canton, où elle était brillament appréciée, pour toutes les toilettes de mariées et de première communion. Madame VOISIN n'avait plus que deux ou trois dents sur le devant mais se piquait de modernisme. Elle était abonnée à un journal de mode de Paris et vous sortait des tailleurs du dernier cri.

Je la vois encore taillant ses patrons sur la grande table de la salle à manger, d'un ciseau imperturbable et volontaire. On achetait les étoffes chez Clément DEMANGE. Ma mère disertait et hésitait longuement voulant allier la qualité et la beauté du drap à son plus juste prix. La vendeuse de Clément DEMANGE se nommait Angélique. On soupçonnait l'Angélique d'être ... Allons, pas de médisance, pas plus pour l'Angélique que pour la Marie MOUILLARD, non plus que pour la Marie BAZILE et la CANAROn du Jules MUNIER et sa nièce (hum, hum !).

Ils étaient tous de très estimables vieux garçons. Je dois y ajouter, pour être honnête, la petite Mariedu Charles CHRISTOPHE, laquelle, alsacienne, sauva la vie de son patron en allemandant avec les Boches qui parlaient de le fusiller, lors des massacres de gerbéviller en 1914. Le Charles a fini par épouser sa petite Marie et il a eu raison.

Le racommodage du linge était du ressort de la Marie COLLIN, vieille fille, enfant de Marie, éternellement assise auprès de la fenêtre de la salle à manger avec un gros panier de bas à ravauder. Plus tard, la Marie COLLIN devint folle et s'enfuit dans les bois où on la retrouva deux jours après, grelottante, sous un noisetier. Elle en contracta une congestion pulmonaire dont elle mourut peu après.

Les travaux fins d'aiguille étaient confiés à la grosse Joséphine MATHIEU, "La Tatieu", énorme, bouffie de graisse et asthmatique. Je me demande encore comment ses doigts boudinés pouvaient rétablir avec tant de minutie, les points d'Alençon des dentelles et broderies de ma mère. La Tatieu était une personne de confiance. C'était elle qui nous gardait en l'absence des parents. Elle avait des notions spéciales en médecine infantile. Pour les coupures, elle enveloppait le doigt blessé d'une toile d'araignée et cela guérissait tout de suite. Pour les maux de dents, rien de tel qu'un clou de girofle enfoncé dans la carie. Elle était farcie d'histoires de revenants, sorciers, apparitions qu'elle nous contait en citant les témoins. Pleins d'épouvante, nous étions suspendus à ses lèvres.

La Tatieu devint folle à son tour. Brouillée pour je ne sais quelle raison avec ma mère, elle s'en venait le soir, à des 10, 11 heures, carillonner à la porte de la maison et quand ma mère la surprit une bonne fois, dissimulée derrière la grosse borne faisant le coin de la ruelle, elle se lança à l'attaque, les griffes levées. Prise de panique, ma mère n'eut que le temps bien juste de battre en retraite et de s'enfermer à double tour. Joséphine déclarait à tout venant qu'elle aurait dû être marquise, le marquis actuel, Ernest de LAMBERTYE lui ayant promis le mariage alors qu'elle était jeune, rose et fraîche. Je ne sais jusqu'où les choses avaient pu aller, mais il est de fait que le seigneur du château ne voulait plus entendre parler de la pauvre Tatieu. Donc Joséphine devint folle.

Les Fous

Il y avait du reste pas mal de mabouls à Gerbéviller. Outre la Rosine BEAUDELLE, dont il sera peut être parlé plus loin, nous comptions la femme du MIRGON, plâtrier (elle était la soeur du KISLICK, lieutenant de pompiers) ; l'idiot de la ferme qui gardait les vaches ; le Minique, dit Jésus-Christ, qui avait passé sa jeunesse à faire pour le compte d'autrui et moyennant finances, de nombreux pélerinages à Notre Dame des Ermites, en Suisse. Atteint d'emphysème, de diabète qui lui faisait boire l'aeu de la fontaine à pleins seaux et d'arthrite du genou, il ne pouvait plus guère bouger et bornait son activité aux soins des lapins du voisinage.

Nous avions encore le père DUCRET, un satyre, gardien du troupeau des porcs de la commune, qui logeait dans une immonde cagna, sur le vieux chemin de Moyen. Il s'était fabriqué une trompette dans une corne de vache, qu'on entendait d'une lieue, et des fois, par les beaux soirs, il nous donnait des concerts du haut de son talus. DUCRET était aux aguets des bestiaux malades et sitôt morts, il se dépèchait de les déterrer pour en faire des grillades.

Quand à MARGUELON; il se disait Marquis de LAMBERTYE-Gerbéviller, Comte de MONTALEMBERT et autres lieux, cousin de l'Empereur d'Autriche. Il accusait le véritable marquis de Gerbéviller de l'avoir supplanté dans ses droits et d'avoir capté son héritage. Il fit de nombreuses démarches à la Gendarmerie, réclamant l'expulsion du châtelain et la restitution de ses biens. De temps à autres, il sonnait à la grille du château, insistant pour pénétrer, désireux, disait-il, de vérifier si tout étazit en bon état et obtenir une transaction du Marquis. Inutile de dire que le concierge lui barrait la route, mais, avant de sortir, le Marquis faisait toujours vérifier si MARGUELON ne se trouvait pas dans le voisinage.

Madame Henry, la femme d'Henry PLANTI, l'ancien maire, avait due être enfermée chez les soeurs de Rozières. Dans ses accès, elle cassait tout dans l'hospice, mais la crise terminée, elle se souvenait fort bien de ses méfaits et son caractère "intéressé" reprenant le dessus, elle disait à son mari, venu régler les dégats, " Tu sais, j'ai cassé 25 carreaux, prends garde à n'en pas payer plus "

La domesticité

A la maison, la domesticité fut nombreuse et variée. Ma mère qui était la bonté même, n'a jamais pu s'entendre avec ses bonnes, aussi se succédaient elles comme les roses, l'espace d'un matin.

Il y eut d'abord deux soubrettes dont la Céleste, dite Zaza, qui s'occupait des petits. Puis ce fut la Justine DUCRET, une orpheline, dont ma mère s'était toujours occupée. Mais la Justine était "légère". Chacun sait que la vertue, comme le corbeau, niche dans les ruines et la Justine n'était pas une ruine, bien au contraire. Jeune, blonde, des yeux rieurs, elle était charmante. Efin que veut on dire !

Bonnes au baptême de Michel en 1892
Bonnes au baptême de Michel en 1892

La suivante fut Céline CHARPENTIER, la petite fille du père BAILLY, le voiturier. Le père BAILLY, avant SORLOT qui prit sa succession, nous a menés bien souvent à Lunéville [NDW : 14 km] et même à Vézelise, chez les GEORGÉ, à 40 kilomètres. Vous savez que la route de Gerbéviller à Lunéville est une suite de montagnes russes. A chaque descente, BAILLY lançait ses chevaux au triple galop dans l'espoir de grimper la côte adverse en profitant de l'élan. La vieille berline trissait. Nous avions une de ces frousses ...

A mi-montée, les pauvres bêtes essouflées et nourries plus de chardons et de copeaux que d'avoine, s'arrêtaient et, entrainées par le poids, se mettaient à reculer doucement. Le père BAILLY avait juste le temps de serrer la mécanique pour ne pas "cambouler" dans la berne. On se dépêchait de descendre et, en haut de la côte, on se réingurgitait dans la patache, pour recommencer un peu plus loin.

Mais on finissait toujours par arriver. Nous n'avons versé que deux fois. Une première fois vers Chauffontaine. Une roue de derrière est partie à la dérive. L'essieu avait pété. Un autre coup, en traineau, par grosse neige ; le traineau a craqué sous nous. C'était vers Xermaménil, on est allé se chauffer chez JUSNEL, l'aubergiste, pendant que le charron rafistolait l'engin avec des lattes.

Après la Céline, et bien d'autres que j'ai oubliées, ce fut la Marie DULCHER, de Moyen, qui plus tard prit la succession de la Marie MOUILLARD, chez Monsieur MOUILLARD des VARENNES, percepteur. La DULCHER accusait les rats de manger le beurre dans l'armoire de la cuisine.

La Marie CHENAL demeura plus longtemps, au moins 6 ans, avant d'épouser son CHENAL qui portait les sacs de blé chez SALMON, le marchand de grains, dans la belle maison, habitée aujourd'hui par les Pierre GEORGÉ, à Lunéville. La Marie CHENAL m'appelait son "fiot" quand j'avais 40 ans passés. Votre mère l'a encore connue.

La Marie NOIRCLAUDE d'Azerailles [NDW : 20 km à l'Est près de Baccarat] est restée au moins 20 ans chez nous sans cesser de se disputer avec ma mère. elle avait fini par faire partie de la famille, ayant enterré tous les pauvres miens avant d'aller reposer elle-même dans le cimetière de son village. ma mère l'accusait de se saouler de café noir dont une bouillotte mijotait toujours sur son fourneau. Il est vrai qu'elle était un peu "altata" (?), mais alle faisait joliment bien la cuisine. Elle était poète. Quand un transport la prenait, elle abandonnait son rôt pour écrire vite, sur un coin de satable, son inspiration fugitive. L'arrivée de Boches en 14, les massacres, les bombardements, les malheurs de tous, lui fournirent matière à ses plus beaux poèmes patriotiques. elle fut imprimée ... et signait Marie-Rose.

Les interims - et Dieu sait s'il y en eut - étaient faits par l'une des trois demoiselles RENAUD - les trois millions du père RENAUD, disait-on - la Marie, la Joséphine et la Franceline.

La Marie RENAUD était la seule intelligente des trois et aurait fait une femme de chambre parfaite, aussi apte à la couture qu'au service de table. La trentaine passée, elle épousa un jardinier, le HOUSSMAN, propriétaire d'une maison modeste et d'un vaste jardin, en haut du quartier de la vacherie, sur la route de Lunéville.

Le mariage fut agrémenté d'un incident jugé d'abord comique et qui plus tard devait annoncer une tragédie : comme il pleuvait à pierres fendre, le père RENAUD avait attelé son tombereau dans lequel avaient pris place sur des chaises, avec lui qui conduisait, sa femme, la mère RENAUD, la mariée Marie et la Joséphine, tandis que HOUSSMAN avec sa grande barbe noire et son beau complet marron, donnant le bras à la Franceline, suivait avec toute la noce pataugeant dans la boue.

Tout d'un coup, une roue du tombereau "frale" et voilà la mariée, se pères et mère ainsi que la Joséphine, cul par dessus tête dans le cassis du MASSOn, aubergiste. La robe de mariée était comme perdue, gâchée. Mauvais signe, mauvais signe dirent les vieilles du pays et, en effet, l'année suivante, la pauvre Marie mourait en donnant le jour à un gros garçon qui fut élevé bien chrétiennement par ses tantes.

Je n'ai pas connu plus bête que la Joséphine. Elle était bonne tout juste à laver la vaisselle et encore. Ma mère, indulgente, se plaisait à dire : "Mais non, mais non, elle n'est pas si bête que vous le dites : elle est lettrée, d'abord ... " En effet, la Joséphine avait de la lecture et savait par coeur tous les romans d'Alexandre Dumas, dans la bibliothèque à cinq sous.

Elle aurait bien désiré remplacer sa pauvre soeur Marie dans l'amour du HOUSMAN, qui, prétendait-elle, lui faisait la cour, et souvent, avait-elle demandé à ma mère de s'entremettre ... mais le HOUSSMAN n'en a pas voulu.

Elle est trop peute, disait-il, et c'était vrai, hélas. Toute courte, aussi large que haute, une figure plate et des yeux si bêtes, mais donc si bêts ... C'était tout de même une bien brave fille et si dévouée.

Elle a fini ses jours comme gouvernante, bonne à tout faire de la mère SANCEROTTE, rue Gambetta à Lunéville. elle ne manquait jamais de rendre visite à ma mère, le dimanche, à ses heures de sortie. Elle était toujours bien accueillie.

Franceli,e n'était guère plus dégourdie. Elle n'avait plus de dents, son nez rejoignait son menton. Elle puait le bouc, vivant avec sa chèvre, son unique fortune. La pauvre vieille, avec ses septante conq ans passés, obligée de s'enfuir de Gerbéviller incendié par les boches en 14, fit à pied la longue route pour venir se réfugier chez nous, à Lunéville. La Marie NOIRCLAUDE demeurée seul à la maison la reçut bien, en l'absence de ma mère, réfugiée elle-même chez ma soeur Elisabeth à Colombes, mais, à la fin les deux femmes se brouillèrent. La Marie accusait Franceline de boire souvent un coup de trop; alors qu'elle tombait de faiblesse disait la pauvre vieille.

La Franceline devait toucher 5 000 frs de dommages de guerre pour la destruction, par les boches, de son mobilier qui valait bien 60 frs. Cinq mille francs, la fortune ! Hélas, la pauvre Franceline est morte à l'hôpital avant de recevoir un sous.

La lessive

La mère FROMENT avait la confiance de la lessive qu'on faisait une fois par mois seulement, car il y avait beaucoup de linge à la maison, linge de famille comme la belle nappe et les serviettes données à ma mère par la grand-mère Tempête, linge donné en dot par Ernest GEORGÉ, ou même acheté depuis ce moment, puisque, chaque année, il arrivait deux ou trois grandes pièces de belle toile de Gérardmer, qu'on étendait sur le pré pour la blanchir au soleil en l'arrosant de temps à autre.

Les jours de lessive, c'était un "aria" dans la maison. La mère FROMENT déjà vieille, mais dure au travail, forte comme un cheval, arrivait de bonne heure. Il s'agissait d'abord d'entasserla lsessive. Cela consistait à déployer les pièces de linge dans une grande cuve et à recouvrir le tout d'une grosse couche de cendres de bois, car vous pensez bien qu'on n'employait ni cristaux ni eau de javel qui ne servent qu'à ronger les chemises.

Ceci fait, il fallait couler la lessive. Armée d'une vaste louche, la vieille FROMENT puisait l'eau chaude dans un gros chaudron qui chauffait dans la grande cheminée de la buanderie et arrosait tout doucement l'amas de cendres. Ainsi l'eau filtrait tout à travers le linge et se déversait par un robinet au bas de la cuve. Cela durait quelquefois deux jours. Alors les femmes arrivaient : cinq, six, toutes munies de tandeline : la BAUMGARTNER, nièce de l'abbé BAUMGARTNER, licencié ès langues vivantes et professeur d'allemand à St Sigisbert, la mère FRANCE et d'autres encore. Il s'agissait de porter le linge à la rivière pour le laver enfin. Il y avait bien 4 ou 500 mètres. La mère BAUMGARTNER aimait mieux porter sa charge dans un baquet, posé sur sa tête protégée par un petit coussin comme une galette. Elle était alsacienne. On disait qu'elle avait la tête toute aplatie sur le haut. C'est bien possible.

Donc à la rivière, on savonnait, brossait, tapait, rinçait, tordait, rerinçait, retordait le linge qu'on rappportait le soir à la maison pour le suspendre dans le grenier. Puis les femmes passaient à la cuisine où, après un bon coup de vin et un bout de haut fromage anisé, elle recevaient leurs 25 sous, gain de la journée.

Le linge bien sec et bien blanc, il fallait le repasser ; c'était la mère BOTTELIN ; puis, ranger le tout dans la grande armoire de noyer qui était pleine à craquer.

Vous voyez que le métier de maîtresse de maison n'était pas une sinécure dans ces temps là, surtout avec cinq enfants sur le torse.

La société de Gerbéviller

Ma mère était très mondaine, en dépit de ses multiples occupations familiales. Elle faisait des visites et, très accueillante, aimait à en recevoir. Je ne me rappelle plus, par exemple, si elle avait un jour ...

En plus du Marquis de LAMBERTYE, il y avait à Gerbéviller une société particulièrement choisie et distinguée. Maître Mathias FERRY, notaire honoraire et sa dame, Florestine ; Mâitre GAILLOT, notaire et sa dame née LABREUVOIT. Maître GODFRIN était également notaire ; Maître FLORNAY notaire et sa dame née GADANT, Maître GADANT, son père, étant lui-même notaire honoraire à Paris. Mais il n'y avait donc que des notaires dans ce pays ! Le docteur et madame LOTZ ; le docteur et Madmae LABREUVOIT ; Alphonse CHRISTOPHE et sa dame, née COSSERAT d'Haillainville dans les Vosges [NDW : 10 km à l'Est de Charmes.] ; la mère HENRY-PLANTI, avant d'être folle, et ses filles ; Madame FROMENT et sa fille Maria, la grande amie de ma soeur Thérèse. Maria FROMENT avait épousé un Monsieur BARTHELEMY, marchand de fromages à Nancy. Elle fut veuve de bonne heure. Thérèse et moi étions de la noce. J'ai été malade : je n'avais cependant pas trop mangé que je sache.

Il y avait encore Madame Henri CLEMENT-BRICQUI ; Mademoiselle Claire CLEMENT qui fréquentait chez les O'GORMANN, au château de Rémicourt près NANCY. Elle était grande et mince, assez jolie, de tournure agréable, intelligente et très artiste, musicienne et peintre. La vieille bête de Comte d'AUBERNON finit par s'en éprendre et l'épouser. Il était veuf, fort riche, avec trois enfants de 20 à 30 ans, dont 2 mariés. Claire a eu la bonne part de son héritage, dont une superbe villa à Antibes qu'elle atoujours habitée depuis son veuvage.

A vrai dire les hommes mariés ne faisaient pas beaucoup de visites mais nous avions les garçons: MOUILLARD des VARENNES, percepteur, petit homme avec un peu de ventre et une barbe grisonnante. La Marie MOUILLARD, sa gouvernante, lui prodigait ses soins. Le brave Capitaine MOURET, mutilé de 70 et percepteur à Moyen ; René HENRI, Jules MUNIER, mais on ne le voyait guère, celui-là ; il était toujours avec la CAMARON, sa bonne, dans le jardin de sa propriété, l'ancienne abbaye de Grand-Rupt.

Les dîners

Ma mère donnait aussi des dîners !

Parfaitement, deux ou trois dîners par hiver. D'abord il fallait bien rendre les politesses. Mon père dînait tous les dimanches au château ainsi que plusieurs de ces messieurs. Après les nouvelles du cru, on y parlait politique et je vous prie de croire que le gouvernement républicain passait un mauvais quart d'heure.

Ma mère aussi dînait fréquemment au château, principalement lorsque le Comte Henri de LAMBERTYE, frère du Marquis, faisait un long séjour au pays dans le moment des chasses. La Comtesse de LAMBERTYE était charmante, toute simple, jolie et infiniment distinguée. C'était une demoiselle POUYER-QUERTIER, fille du richissime filateur de Rouen et ancien ministre des finances dans le gouvernement du père THIERS. [NDW : Augustin Thomas POUYER-QUERTIER - 1820 - 1991]

La salle à manger de Gerbéviller
La salle à manger de Gerbéviller
(de gauche à droite : Thérèse, Jules-Edmond, Marie-Antoinette (épouse de Jules),
Jules, Georges, Léonide, Gabriel)

Donc on rendait des politesses. Il fallait voir la salle à manger ces soirs-là. Pour plus d'intimité on fermait les grands rideaux des fenêtres. Des rideaux verts, en une sorte de toile de Jouy à ramages, avec des cigognes se tenant sur une patte, parmi les roseaux. La table était étincelante, avec la belle nappe damassée et les serviettes grandes comme des draps, toutes raides. on sortait le beau service de porcelaine qui est encore chez nous, dans une caisse, à la cave. Puis toute l'argenterie, les salières, le moutardier d'argent. La table était éclaircie à chaque bout par deux belles lampes vertes du salon, lampes à huile bien entendu qu'il fallait remonter de temps en temps. et puis encore des coupes à pied, assez curieuses que ma mère avait rapporté d'un voyage en Saxe. Elles sont cassées depuis longtemps. Elles étaient surchargées des plus beaux fruits du fruitier, poires, pommes raisins qu'on gardait suspendus à des ficelles au grenier.

Comme menu, eh bien, pour commencer, un bon bouillon de boeuf, bien épais de tapioca. Et puis un beau brochet apporté par BRISSON, le pêcheur, qui allait le braconner je ne sais où. Il prenait les poissons à la main en plongeant dans l'eau glacée, le bougre !

Après ... je ne sais plus moi. Peut-être un beau filet de boeuf bien lardé avec des pommes de terre, et encore des petit-pois. Ensuite, deux poulets bien dorés, rissolants, avec une bonne salade d'endives ou de chicon. Pour finir, un gros buisson d'écrevisses. Il y en avait beaucoup en ce temps là, dans nos rivières. J'en ai pris moi-même, à la main dans le canal du moulin, mis à sec pour des travaux.

Il y avait de la crème au chocolat ou au café dans des petits pots, chacun le sien avec un gros gâteau biscuit de chez VOIRIN. C'était chez lui qu'on trouvait les meilleurs. Ensuite des tartes aux amandes, aux mirabelles de conserve, des fruits, enfin tout ce qu'on peut désirer de meilleur.

Comme vin mon père donnait du Mercurey. Il en avait fait venir une pièce, un jour qu'il avait gagné le gros lot, sans doute. Tant qu'il y en eut, on servait dans les petits verres, du vin lorrain de 1865, véritable vin de la Comête, tant il était bon. Pourtant mon père n'aimait pas les vins de notre pays ; il les traitait de gringalets et tord boyaux. Il y en avait cependant de bien estimables avant que le phylloxéra ne vint d'Amérique pour nous ravager. Le vin de Flainval, qui ne fait ni bien ni mal ; celui de Valois, plus on en boit plus on se tient droit. Et celui de Seranville donc, qui pétillait comme le champagne. Mais le champagne me direz-vous ? Le champagne ! Vous y allez bien vous, pour ce que cela vous coûte ! Non il n'y avait pas de champagne parce que le bon coûtait trop cher et que nous méprisions vos tisanes sucrées qui vous empâtent le bec.

On prenait le café au salon. Ma mère le faisait toujours elle-même, affirmant que personne n'y connaissait goutte. ainsi, tout le long de ses jours, nous servit-elle une mixture effarante.

Je ne dinais pas avec les grandes personnes bien entendu. Après une apparition au salon, revêtu de mon beau costume de velours, on me faisait dîner à la cuisine, au coin de l'âtre, assis sur ma petite chaise lorraine qui existe toujours dans mon bureau, devant une petite pliante que ma mère a gardé longtemps et que j'ai fini par mettre au feu. Je la regrette !

Je recevait toujours quelques bons morceaux ; les bonnes me gâtaient ; pas la mère CORRETTE, par exemple, la vieille cuisinière extra. Elle était bougon, échevelée, suante dans le coup de feu de sa gestation culinaire. Il ne fallait pas la déranger, dans ses moments-là, elle vous aurait aussi bien envoyé une gifle.

La mère CORRETTE, dite Soeurette, était un véritable cordon bleu. Pas une fête, pas un dîner sans son assistance. Elle excellait principalement dans la confection des pâtés et des croquantes. Le pâté quel souvenir !

Je le vois encore arriver, sur sa planche, à la salle à manger ; long d'une aune, large, épais, doré, fumant, et un arôme ... La Soeurette ne ménageait rien, ni beurre, ni cochonnade, ni épices, je vous prie de le croire. Ma mère coupait gravement des tranches d'une livre pour chacun, que nous engloutissions avec le plaisir que vous pensez et simplement histoire de se mettre en train.

La croquante était la pièce montée des grands jours, mariages, premières communion, fêtes de famille exceptionnelles. La mère CORRETTE apportait ses moules qu'elle enduisait de son sirop pâteux d'amandes broyées, en l'étalant avec une carotte trempée dans l'huile. La carotte était parait-il un condiment indispensable. Les moules retirés, le chef d'oeuvre apparaissait, vases, amphores, coupoles superposées, lambrissées de dragées roses ou blanches, et surmontée d'une petite mariée de faïence, ou suivant le cas d'une simple fleur. Sur la table, cela faisait un effet magnifique.

Mon Dieu, qu'on mangeait donc de bonnes choses dans mon temps ! Les enfants, cela mange de tout, toujours et beaucoup, dit un vieux dicton lorrain. Qu'est ce que cela prouve ? Que les petits lorrains sont bien "endentés", voilà tout !

* * *

Bannière de procession des mères chrétiennes
Bannière des Mères Chrétiennes

Ma mère était très pieuse, sans rien de la ratichonne et ne manquait pas de faire ses dévotions aux cinq grandes fêtes de l'année.

Chaque soir, après dîner, nous demeurions à la salle à manger, autour de la grande table, ma mère et les filles à leur ouvrage, nous autres, les garçons à nos devoirs ou à faire des parties de dames. A neuf heures, juste, mon père qui jusque-là avait fumé sa pipe dans le couloir, en se promenant, entrait et disait de sa voix calme :"Allons les enfants, la prière." Tout le monde s'agenouillait. Chacun des enfants récitait une partie de la prière : moi, c'était toujours le "Je vous salue Marie" parce que j'étais le plus petit et que je ne connaissais pas autre chose. Puis, à la fin, mon père prononçait quelques mots en latin : j'ai su plus tard, qu'il demandait pour tous, les bénédictions du Crucifix. Il en fut ainsi tout le temps de mon enfance.

Ma mère était un membre influent de la Confrérie des mères chrétiennes, sous l'égide de Ste Anne, et, aux grandes fêtes, portait fièrement autour du cou, le large ruban violet, insigne de la confrérie.

Ces demoiselles, mes soeurs, étaient "Enfants de Marie" avec robe blanche etle grand voile de tulle sur la tête tombant jusqu'aux pieds. La préfète des Enfants de Marie était la Victoire CONTAL, personne d'âge mûr et atteinte d'une forte claudication de la hanche droite. Je n'ai jamais su si cette infirmité était de naissance ou si, dans sa prime jeunesse, elle n'avait été "campoussée" par un taureau échappé.

Elle avait de la voix, juste d'ailleurs, et entonnait toujours les cantiques d'une allure décidée, ce qui incitait les garnements du village - je n'en étais pas - à fredonner à ses oreilles :

"La Victoire en chantant
nous ouvre ...,"

ce qui la mettait dans le plus violent courroux.

C'est dans les grandes fêtes de l'année, au cours des processions majestueuses, grande et petite fête Dieu, fête de la Sainte Vierge, au 15 août, pélerinage le même soir, à la bonne vierge de Grand-Rupt qu'il fallait voir notre préfète déployer les fastes de son autorité et la puissance de son organe.

Les processions

Les processions, on les préparait huit jours à l'avance. Ces demoiselles se réunissaient ordinairement à l'orangerie du château pour la répétition des cantiques et la confection d'innombrables guirlandes de mousse, de lierre, de feuillages agrémentées de roses en papier. Edifier les reposoirs n'était pas une petite affaire non-plus. Le base en était constituée par des charettes dont on prenait soin de bien arrimer les roues pour qu'elles n'aillent pas partir à la dérive au moment solennel de la bénédiction. Outre l'ornementation habituelle, on y mettait des tableaux vivants : les saintes femmes au pied de la Croix, prosternées, les cheveux épars dans des poses un peu théâtrales qu'il fallait bien répéter abondamment. Quand la séance se prolongeait, ces demoiselles avaient des crampes ...

Gabriel Corrard des Essarts en Saint Jean-Baptiste
Gabriel Corrard des Essarts en Saint Jean-Baptiste

J'ai joué une fois dans l'un de ces tableaux, en St Jean-Baptiste. J'étais tout nu, sous une simple peau de mouton, une houlette à la main, le chef surmonté d'une auréole étincelante. C'est la seule fois que je fus couronné.

La veille du grand jour, arrivaient les chariots surchargés de feuillage et de branchages fraîchement coupés dont on tapissait les murs ainsi que les tas de fumier, indices de la fortune, espoirs odorants de nos villages lorrains.

Il fallait tendre au moyen de ficelles, le long des maisons ainsi qu'au travers des rues, les guirlandes, les festons, les oriflammes, les étendards de la Lorraine et de la papauté. L'après-midi y suffisait à peine.

Dès la sortie de la messe, le lendemain matin, chacun arborait à sa fenêtre ce qu'il avait le mieux comme objet de piété ; petits christs, statuettes, images, chromos, entourés de fleurs et de bougies qu'on allumait seulement quand la procession était signalée, par économie et à cause du grand vent. dans notre rue, pas une demeure sans ornementation, sauf peut-être celle du gros DERBANNE, le voiturier, notre voisin et celle du mauvais BALLAVECK, le charpentier - des rouges !

Vers 3 heures, à l'issue des vêpres, les cloches de l'église paroissiale, en volée joyeuse, annonceaient la mise en branle de la procession qui, de reposoir en reposoir, gagnait la chapelle du château. Les sonneurs y étaient à leur poste et dès que le grand RÉMION, le suisse, tournait le coin de Jusnel, le gai carillon éclatait, dominé par la voix plus grave, plus profonde du gros bourdon.

Pauvres cloches que j'aimais tant et que j'ai sonnées bien des fois. Les boches les ont détruites toutes en incendiant la chapelle, sauf le bourdon qui est tombé tout droit comme une masse pesante lorsque les poutres qui le soutenaient dans le clocher furent consummées.

Pauvre gros bourdon, il fallait bien trois hommes pour le balancer. On ne l'a pas remonté dans son clocher qui, du reste n'a pas été reconstruit : il gît, maintenant, diminué dans sa gloire, sous un petit appentis, à côté de son église qu'il a dominé si longtemps.

Pauvres cloches, qu'étant tout petit je ne pouvais entendre sans éclater en sanglots nerveux. Il y en avait sept et nous leur avions donné des noms, plus faciles à retenir que les noms latins gravés sur leur bronze. Il y avait la petite, celle qui, dans les temps, avant la Grande Révolution, appelait à matines les moines du couvent que nous habitions. Il y avait la moyenne, la poulie, la corridor, la grosse, la lourde et enfin le gros bourdon majestueux qui, à lui seul, tenait tou un des clochers.

Donc RÉMION, le suisse, tournait le coin du Jusnel. RÉMION était grand, sec, digne, tout habillé de rouge et chamarré de broderies d'or, la hallebarde à la main et son grand plumet tremblottant au dessus de la foule. Des fois, il avait bu un coup de trop, à cause des grandes chaleurs, mais cela ne se voyait pas, il n'en avait que plus de majesté. Pourtant, à ces moments-là, il faut bien l'avouer, le vin lui tombait dans le langage : il devenait grossier et mal embouché, traitant de garce, sa nièce, une enfant de Marie pourtant, qui ne se rangeait pas assez vite. Un jour, jugeant que la tête du cortège ne le suivait pas à distance réglementaire, n'alla-t-il pas jusqu'à prononcer tout haut, devant tout le monde, ces violentes apostrophes que je ne rapporte pas sans confusion : " Qu'est ce qu'elle fout donc la N.de D. de procession là; elle ne peut pas me suivre ! ... . Ce fut un scandale et je veux espérer que Monsieur BIGEARD, curé doyen, n'a pas hésité à l'admonester sévèrement.

Derrière RÉMION, venait la grosse Soeur ISIDORE, directrice de l'École des tout-petits, large, courte, épaisse, laide, du poil au menton, elle soutenait avec vigueur les "Je vous salue Marie" des enfants et mazintenait avec autorité le bon ordre chez cette marmaille trébuchante et peu recueillie.

Les demoiselles de Marie, en file indienne de chaque côté de la route, toutes vêtues et voilées de blanc, cierge en main, précédées de leur bannière, suivaient les orphelines, au chant des Ave, Ave, dont la claudication de leur préfète, la Victoire, battaitune large mesure. Leurs voix fraîches, cristallines et jeunes ... Étaient-elles si jeunes ? La Marie COLLIN, la Marguerite GUILLAUME, la TATIEN, comptaient plus de 200 ans à elles trois ! Cela ne fait rien, leurs chants s'entendaient au loin, couvrant presque les voix graves des hommes et le creux foormidable du Père MALDIDIER, instituteur et chantre, dans les accents du Magnificat. Les mères chrétiennes également, précédées de la bannière de Ste Anne, se bornaient à psalmodier les litanies des Saints, pendant que les enfants de choeur se retournaient pour encenser le Saint-Sacrement.

Les hommes suivaient le dais, ces messieurs de St Vincent de Paul d'abord, mon père en tête, puis la foule des villageois, les hommes en blouse bleue, bien empesée, la casquette à la main, et les femmes qui en blanc bonnet, qui en chapeau à la mode de l'année ... passée, graves, receuillies et ne bavardant point.

Parmi les spectateurs, et il y en avait bien peu, presque toute la population suivait le cortège, parmi les spectateurs, jamais une moquerie, une attitude ironique, jamais un incident, sauf une fois cependant, qui provoqua les rires des uns et le maintien pincé des autres.

Dois-je le raconter ? Il fut provoqué par les plus hautes personnalités de l'endroit, gens dont on ne se serait jamais méfié. Enfin, il faut tout dire, la voici donc. Il pleuvait, par extraordinaire ce jour-là ; les parapluies étaient ouverts, comme de juste. Pour jouir du coup d'oeil, les deux frères du Marquis, les Comtes Henri et Edmond de LAMBERTYE, ce dernier père du Marquis actuel 1, s'étaient huchés dans le grenier de Madame FERRY, Florestine, lorsqu'apercevant un tas de haricots secs, n'eurent-ils pas la déplorable "avision", arrocher les pépins des dames chrétiennes en jetant à poignée, par une lucarne en guise de projectile, ce légume durci. Cela résonnait sur les parapluies comme tambour et chacun se demandait d'où pouvait provenir cette grêle intempestive alors que la pluie était fine et chaude, lorsqu'on aperçut une main blanche qui sortait de l'oeil de boeuf. Ce n'était pas une main de travailleur, c'en fut assez pour reconnaître les auteurs de cette plaisanterie de haut goût.

On ne leur en voulut pas longtemps. Dans le pays on aimait bien ces deux mécréants qui ne croyaient à rien, mais le vieux marquis les eng ... fortement.

La légende de Grand Rupt

Dans les temps avant la Révolution, dans le ravin du ruisseau de Falengé, alors appelé le Grand Rupt, existait une petite abbaye dépendante, je crois de la richissime abbaye de Beaupré. Chaque matin, un frère convers s'en allait puiser à la source voisine, l'eau de boisson nécesssaire à la communauté. Quel ne fut pas son étonnement de trouver au bors même de la source, un caillou affectant la forme d'une madone, les mains jointes. A l'examen, le père abbé déclara : " C'est bien une statue de la Sainte-Vierge, mais qui a bien pu la déposer à cet endroit, où elle n'était pas la veille ? Mettez la toujours à la chapelle, on verra plus tard !

Le lendemain, au petit jour, le même frère convers exécutait sa corvée d'eau habituelle et la première chose qu'il aperçut, était la même statuette de la Vierge, à la même place, dans la même position.

Voilà qui est fort de vinaigre, pensa le brave homme qui, pénétré de respect, transporte sa trouvaille à la chapelle du couvent où le père sacristain avait déjà constaté la disparition.

Quatre jours de suite les mêmes faits se renouvellèrent. Alors les religieux comprirent. Un miracle s'était évidemment produit, : la Vierge manifestait clairement sa volonté ; la source fut captée et au dessus d'elle s'éleva bientôt une toute modeste chapelle.

L'abbaye de Grand Rupt a disparu depuis longtemps, quoique j'ai encore connu une partie des vieux bâtiments, habités par Jules MUNIER et sa CAMARON 2, mais la petite chapelle miraculeuse est demeuré l'objet d'un pélerinage annuel ; les âmes pieuses, dont ma mère ayant conservé une inaltérable confiance dans les vertus bienfaisantes d'une eau dans laquelle la Madone s'était baignée.

C'est sur l'instigation de ma mère que je fis une neuvaine pour obtenir de la Vierge, la guérison du Marquis, mon parrain, atteint d'un eczéma tenace. Chaque matin nous partions vers la petite chapelle, et c'était loin pour mes courtes jambes. J'y disais une prière, puis accripotons sous la chapelle, je gagnais la source et remplissais une petite gourde de l'eau miraculeuse avec laquelle le malade devait se débarbouiller. Le Marquis finit par guérir un beau-jour, mais je n'ai jamais eu l'outrecuidance d'attribuer à mo, intercession, la remise à neuf de l'épiderme du patient. Il n'en fut pas de même, je crois bien, pour ma mère.

Au soir du 15 août, après dîner, nous partions en bande, pour notre pélerinage annuel. Dans le ravin, adossée à une houblonnière, toute tapissée de mousse et de fleurs, la petite chapelle resplendissait de lumière. De loin, dès la sortie du village, on entendait les cantiques des demoiselles de Marie, en groupe derrière la chapelle, dans la houblonnière, où l'on montait même un harmonium. "Je suis au vallon solitaire". C'est le cantique de Benoîte-Vaux - dans lequel la Victoire (Victoire bien que boiteuse présidait aux destinées des enfants de Marie) faisait les notes hautes, soutenue par les accents plaintifs d'un harmonium essouflé. C'était celui des soeurs de l'orphelinat qu'on amenait sur une brouette et qu'on hissait à force de bras. C'est que l'accès était difficile. Il fallait d'abord descendre, par nuit noire, dans le ravin par un sentier tout rocailleux, traverser le ruisseau sur une planche branlante, il y en avait toujours l'un de nous pour prendre un bain de pieds, et remonter vers la houblonnière en prenant soin de ne pas chuter dans le canal d'évacuation de la source.

L'instrument était tenu d'habitude par Louis GODFRIN, le fils du notaire, ou bien par la soeur Bazilienne qui avait du talent. PIERRAT dit "l'use-poches" l'organiste(quand il ne patinait pas son clavier PIERRAT conservait toujours les mains dans les poches de son veston, d'où son surnom) avait toujours refusé son concours à cette pieuse cérémonie, ne voulant pasdisait-il, compromettre l'agilité de ses doigts et gâter son sens musical en usant d'un outil qui arrivait toujours une mesure en retard au refrain, n'émettant guère qu'une note sur trois.

On rentrait tard à des 10, 11 heures et l'on se dépêchait de se mettre au lit, bien fatigué et tout ébloui encore de lumière et de chants.

L'antique statuette, trouvé par un religieux au bord de la source n'existe plus depuis longtemps : je ne l'ai même jamais connue. Des âmes pieuses l'ont trouvée par trop naîve et l'on remplacée par une bondieuserie en carton-pâte couronnée d'or et engoncée dans une capote bleue à fleur de lys d'or. Ainsi va l'art écclésiastique !

* * *

Ma mère était charitable et généreuse. La maison était connue. Pas un malade ne s'y est jamais présenté sans recevoir un quignon de pain avec un bout de fromage et 2 sous. Il n'en était pas de même chez nos voisins. Matthias FERRY, notaire honoraire, bien que président de la Société de St Vincent de Paul, chassait avec vilolence les pauvres loqueteux. Il en fut bien puni. Un jour, alors qu'il venait de renvoyer un mendiant, une vache s'introduisit dans le couloir vitré de sa maison et fit, à coup de cornes, pour 300 frs de dégâts. Il manqua avoir une attaque. Au reste il est mort d'apoplexie quelques mois plus tard.

Ma mère n'avais jamais beaucoup d'argent à sa disposition. Aussi rognait-elle sou par sou sur le ménage pour ses charités. Elle ravaudait nos vieilles nippes, faisait rapiécer nos vieux souliers pour vêtir quelque enfant malheureux. Pas un malade pauvre qui ne fut secouru par ses soins : pain, oeufs, restes utilisables, sans compter les pots au feu, de quoi faire un bon bouillon, car le bouillon a toujours joué un grand rôle dans la médecine locale, étaient portés par elle-même ou par une bonne au domicile des déshérités.

Lorsque nous quittâmes définitivement Gerbéviller en 1909, BAILLY, le boucher disait à qui voulait l'entendre : "Personne ne saura jamais les kilos de pot au feu que j'ai fourni à des pauvres au compte de Madame CORRARD." N'est-ce pas un bel éloge.

Elle ne redoutait même pas de recevoir à la cuisine, le Rosine BRANDELLE, qui était fin folle et pauvre. A certains jours, la BRANDELLE, en accoutrement étrange, sa jupe relevée sur la tête, une hache à la main, parcourait les rues du village, escortée d'une horde gamins criant à ses trousses : "BRANDELLE, BRANDELLE", ce qui la mettait hors d'elle-même, ce n'était pas difficile, et la faisait se répandre ne s'était-elle pas pas avisé en épouvantables blasphèmes et menaces.

Une fois, je ne sais pour quelle cause, BRANDELLE ne s'était-elle pas avisée de casser, à coup de cailloux, la vitrine du Clément DEMANGE, le marchand d'étoffes ! L'Angélique Clément DEMANGE s'était vivement cachée sous le comptoir. Au gros Joseph HENRI, le Joson, qui s'effarait de la calmer, BRANDELLE répondait à coup de griffes, le Joson avait dû la terrasser pour en venir à bout.

Accourue au bruit, ma mère releva la pauvre folle. "Venez Rosine, venez à la maison. Elle a faim" disait ma mère "C'est pourquoi elle est si méchante" et elle se dépéchait de lui servir un grand bol de lait bien sucré ou une soupe à l'oignon que BRANDELLE absorbait en parcourant à grands pas, la vaste cuisine.

Peu à peu, la folle se calmait et s'apercevant qu'on ne lui servait plus rien, elle s'en allait sans mot dire.

Eh bien, la BRANDELLE était tout de mêmereconnaissante : un beau matin, elle apparaît à la maison, porteuse d'un gros pot de beurre rance, gardé par elle depuis des années sous son grabat. En témoignage de gratitude, elle en fit don triomphalement à mon père. ma mère se confondit en remerciements et s'empressa de mettre aux ordures cette denrée odorante de crainte qu'elle ne fut empoisonnée.

Pauvre BRANDELLE, il fallut un jour la mener de force à Maréville tellement elle devenait mauvaise et c'en fut encore une histoire dans le village ; mais pourquoi ce vague sentiment de reconnaissance qu'elle conservait dans son âme obscure pour ceux qui lui avaient fait du bien, ne fut-il pas partagé par d'autres qui n'étaient pas fous.

Généreuse au point de vue de son argent, se privant elle-même pour faire plaisir à tous et spécialement à nous autres, ma mère était d'un "conservatisme" effrené pour ce qui était des objets. Jamais elle ne put se débarassr sans un déchirement de coeur, d'une chaise cassée irréparable, d'une marmite sans fond, d'une glace brisée, d'un pot ébréché. "Laissez-cela" disait-elle "Ca peut encore servir, je le ferai réparer" Ce n'était jamais réparé, bien entendu, aussi, le grenier, véritable foire aux puces, était-il le réceptacle des objets les plus hétéroclites.

Lorsque nous avons déménagé Gerbéviller, je fis venir un tombereau pour débarasser la maison et ma mère vit partir ses trésors, la larme à l'oeil.

Sur la fin de sa longue existence, cette manie s'était aggravée au point que le cabinet noir attenant à sa chambre était bondé de vieux journaux, catalogues, prospectus, jouets en miettes ... qu'elle ne regardait jamais. N'ai je pas trouvé dans ses affaires les longs cheveux chatains que j'ai porté dan sle dos jusqu'à ma première communion, tout secs, tout rabougris et même, ma coiffe3 ? de nouveau né que j'ai mise au feu.

Elle n'a jamais pu se résoudre à brûler une lettre : il y en avait des monceaux sans intérêt. Sur le tard, s'étant aperçu de la disparition de certains papiers futiles, elle rangeait soigneusement sa correspondance dans un petit panier que votre mère lui avait donné. Elle le gardait tout le jour à ses pieds et par prudence, le transportait le soir auprès de son lit.

Ainsi alliait-elle à la bonté et à la générosité, l'esprit "intéressé" qui est le propre de l'âme lorraine.

* * *

Ma mère, comme toute la famille, avait ses entrées au parc du château. Chaque jour, en été principalement, nous y allions nous promener. Le parc avait près de deux kilomètres de tour. Ma mère et mes soeurs, armées de leur ouvrage, s'installaient sur le banc de l'allée dite des pommes d'amour, du fait d'un gros arbre exotique qui portait, en quantité, des fruits de la grosseur d'une cerise et affectant la forme de pommes minuscules. J'en bourrai mes poches. Parfois, au cours de la promenade, ma soeur Thérèse et sa digne amie, Marie FROMENT, se cachaient à l'abri de buissons épais et du coup je me trouvais perdu. Je poussais alors des hurlements pendant que mes deux folles, ravies de leur exploit, se tordaient de rire. Ce fut parfait jusqu'au jour où, prenant mes jambes à mon coup, je me précipitai pour cueillir un superbe roseau que j'avais repéré. La rivière était profonde, je faillis y choir et fut rattrapé par le fond de ma culotte par l'abbé LANCELOT, aumônier du château, qui, par hasard, se promenait au long de la Mortagne en lisant son bréviaire. Le bave homme voulut cueillir lui-même le roseau envié et se coupa sérieusement un doigt. Il fit, je pense, de sévères observations à ma soeur qui n'essaya jamais plus de me perdre.

Plus tard, lorsque nous étions devanus grands et surtout pendant les grandes vacances, nous prenions nos assises au confluent de la Mortagne et du canal torrentiel du moulin, à un joliendroit ombragé, appelé je ne sais pourquoi le petit pavillon. Nous y avions nos barques : deux périssoires et un gros bateau de village à fond plat. Nous barbotions tout l'après-midi, nageant tout comme des ablettes. Que de régates, que de bains forcés, quels cris de joie ! On goûtait au bord de l'eau, pour ne rentrer que tard à la maison , ereintés et affamés.

Souvent, le Marquis venait s'asseoir auprès de ma mère et semblait prendre plaisir à contempler nos exploits.

Le Marquis de Lambertye - Gerbéviller

Charles-Ernest de LAMBERTYE, comte de ROMONT, de BRIONNE, de TORINIELLE et de CHALONS, Marquis de GERBÉVILLER, était un petit homme, court, trapu, ramassé, le cou pris dans les épaules. Cousin éloigné des HABSBOURG, dont l'aigle bicéphale figurait dans son blason, il portait une barbe rousse à l'autrichienne, à l'instar de François-Joseph. Plus tard, devenu vieux, il laissa croître sa barbe en dévergondage et c'était un fleuve d'argent sur sa large poitrine.

Se destinant à la prêtrise, il avait fait ses études au petit séminaire de Paris, sous l'égide de Mgr DUPANLOUP, avec omme condisciples le jeune Charles FOULON, devenu cardinal de Lyon, et de LAVIGERIE, l'évèque renommé de Carthage, ainsi que Gaston GALLIFET, le futur général de cavalerie, lequel n'avait dès ce moment aucune disposition pour l'état sacerdotal.

Vers 1860, il avait du abandonner sa vocation première pour succéder à son frère ainé, Camille de LAMBERTYE, décédé, au marquisat de Gerbéviller.

Il avait, à ce moement, une des plus grosses fortunes du pays, peut-être 250 000 frs de rentes, ce qui ferait une belle somme de nos jours, fortune qu'il trouva moyen de dilapider en quelques années.

Je n'ai pas connu sa splendeur, mais ma mère m'a souvent raconté le départ de la "cour" et des équipages pour Paris, où le seigneur de Gerbévillerpossédait un superbe hôtel, Avenue des Champs-Elysées. Deux trotteurs Orloff noirs pour le coupé, des bêtes superbes qui abattaient facilement leurs 25 km à l'heure. Quatre Normands bais pour le grand landau avec siège derrière pour les valets de pied.Deux autres chevaux pour l'omnibus de chasse et le tilbury. Et avec cela un ou deux chariots de bagages, cochers, grooms, valets de pied, cuisinières, valets de chambre etc. Quelle fortune aurait pu résister ! Et encore, cela n'était rien, sept ou huit millions furent engloutisdans la modernisation du vieux château et la construction de la chapelle, célèbre dans toute la Lorraine. Le Marquis dû vendre en un jour pour 1 500 000 de terres et forêts pour payer ses créances.4

Très pieux, camérier secret 5 du Pape Pie IX et lui-même petit-neveu du Pape Grégoire-le-Grand, intelligent, très cultivé, musicien d'un réel talent, artiste, d'une tournure d'esprit originale, infiniment distingué, généreux, le Marquis de Gerbéviller avait la manie de la bâtisse et de ce fait un bourreau d'argent, n'ayant jamais su compter.

Pour sa chapelle, il enlevait à pris d'or les marbres rares de carrare, les glaces de venise, les étoffes les plus somptueuses, les tableaux de maître, les ornements les plus rares. Tous les bijoux de sa famille, diamants, perles, améthystes ornaient les ciboires anciens ou les ostensoirs resplendissants, faits par les orfèvres les plus réputés et sur des dessins exécutés par lui-même. Le grand orgue de CAVAILLÉ-COLL 6, avait disait-on, coûté plus de 50 000 frs. Il le tenait lui-même à tous les offices et que de fois ne suis-je allé souffler à l'orgue et donner un coup de main, un coup de pied plutôt, sur les pédales de la soufflerie. D'un coup de sonnette, le Marquis nous avertissait d'avoir à gonfler les soufflets, quand il s'apprétait à lancer le grand jeu qui éclatait comme une tempête, ou à faire donner son tonnerre qui faisait trembler les vitres en me remplissant d'effroi.

Qu'est devenu l'orgue de la chapelle de Gerbéviller ?

Source : Site de l'association de sauvegarde de l'orgue de St Maurice de Bécon-les-Bruyères

Aristide Cavaillé-Coll
Aristide Cavaillé-Coll

Le grand-orgue de Saint-Maurice fut construit primitivement en 1865 par Aristide Cavaillé-Coll et Cie (Paris) pour la chapelle privée du Marquis Ernest-Marie-Charles de Lambertye à Gerbéviller (Meurthe-et-Moselle).

La chapelle de Gerbéviller

La chapelle de Gerbéviller avant 1914
La chapelle de Gerbéviller

C'est en 1862, alors qu'il vient tout juste de recevoir son titre de marquis, qu'il fit restaurer la chapelle palatine de son château. Camérier du Pape Pie IX, il espérait l'y accueillir en exil. Il constitua une collection d'ornements liturgiques, peintures, sculptures et reliquaires sublimes, dont nombre d'ouvres d'art majeures. L'orgue fut achevé le 2 février 1865. La même année, le Marquis passa commande à Cavaillé-Coll d'un petit instrument (en comparaison du premier) pour l'église paroissiale de Gerbéviller. Celui-ci fut inauguré en octobre 1865.

La chapelle, et plus particulièrement la « pièce de l'orgue », devinrent le « salon privilégié » du Marquis. Il y reçut les organistes parisiens Alexis Chauvet (récent titulaire à la Trinité), Auguste Andlauer (futur titulaire à Notre-Dame-des-Champs, la paroisse d'Aristide Cavaillé-Coll), Lefébure-Wély (« l'organiste officiel du Second Empire »), Camille Saint-Saëns (organiste du Cavaillé-Coll de La Madeleine) ou bien encore l'organiste Belge, admiré de Cavaillé, Jacques-Nicolas Lemmens. Tous louèrent son accueil et ses talents de musicien lorsqu'il prenait les claviers.

Ernest-Marie-Charles de Lambertye mourut le 23 février 1904 ; son neveu, et héritier, décida alors de se séparer de cet orgue encombrant afin de rétablir quelque peu la situation financière. Il fut racheté en 1909 par le chanoine Oudin pour ce qui ne devait-être, à l'époque, que l'église temporaire de la nouvelle paroisse de Saint-Maurice de Bécon-les-Bruyères.

La chapelle du château de Gerbéviller après le bombardement d'aoüt 1914
La chapelle après le bombardement d'aoüt 1914

Cinq ans après le départ de l'orgue de Gerbéviller, le 28 août 1914, le bourg essuya l'un des premiers bombardements de la grande guerre. La chapelle qui l'avait naguère abrité succomba presque intégralement à un incendie, tout comme la grande bibliothèque et une grande partie du château faisant ainsi disparaitre toutes les archives familiales concernant l'orgue.

A Bécon-les-Bruyères, la nouvelle église Saint-Maurice voit le jour au lendemain de la difficile séparation de l'Eglise et de l'Etat. Dans un acte militant, son fondateur (le chanoine Oudin) souhaite symboliquement doter cet édifice de ce qu'il y a de meilleur. L'orgue en cours d'installation à Bécon.Il n'hésite pas à demander une extension de la tribune afin de pouvoir recevoir l'orgue qui saura honoré ce nouveau lieu de culte. L'instrument est remonté par Charles Mutin en 1912 avec quelques adaptations à la disposition du nouveau lieu. L'inauguration a lieu le 6 avril 1913 par Eugène Gigout (1844-1925), organiste-compositeur de Saint-Augustin à Paris.

L'orgue de St Maurice de Bécon-les-Bruyères
L'orgue de St Maurice à Bécon

Si son déménagement a permis de le sauver des flammes, sa réinstallation n'en constitue pas moins une altération de l'oeuvre originale de Cavaillé-Coll. La principale modification est bien sûr l'adaptation aux nouveaux lieux. En effet, la tribune de Saint-Maurice n'a pas les dimensions qui permettrait de conserver la disposition initiale ; Mutin prend donc la décision de déplacer l'ensemble des sommier et tuyaux du clavier de Récit, d'une position centrale en arrière de l'orgue, à une nouvelle position excentrée et beaucoup plus en avant. Cette transformation a pour effet de rompre complètement l'équilibre souhaité par Cavaillé-Coll entre chacun des plans sonores.

Entre 1925 et nos jours, certainement parce que les anches libres n'étaient plus à la mode, on a supprimé la Physharmonica dont nous avions vu qu'elle était pourtant l'une des particularités majeures de l'instrument.

En 1976, c'est également cette notion de mise au goût du jour qui guide Jean Jonet dans ses travaux. Il supprime deux jeux jugés trop « romantiques » pour les remplacer par des jeux de mutations tels qu'on peut les trouver dans l'orgue du XVIIIe siècle : c'est alors le règne de l'orgue dit « néo-classique » dans le pire sens que ce mot ait jamais connu. Dans cette même logique, il intervertit des jeux entre les claviers de Positif et de Récit, modifie la composition de la Progressio harmonica, recoupe les tuyaux de Flûtes harmoniques, adoucit beaucoup de tuyaux... tout cela dans le seul but de permettre de jouer de la musique des XVIIe et XVIIIe siècles... sur un orgue du siècle suivant. Parallèlement à ces interventions sur la tuyauterie, Jonet néglige complètement la remise en état de la mécanique et du circuit d'alimentation en air pourtant déjà indispensable.

L'orgue est classé Monument Historique en 1985.

Trente-cinq ans après, toutes ces altérations de l'esthétique originelle de l'orgue sont toujours présentes et demandent à être corrigées, impliquant de lourds travaux : reconstruction des tuyaux disparus, rallonge des tuyaux recoupés, déplacement de l'ensemble du troisième clavier, restitution de la Physharmonica... Si ces considérations esthétiques sont perceptibles par tout auditeur attentif, il existe dans cet orgue des déficiences plus sournoises : les problèmes mentionnés plus haut sur la mécanique ou l'alimentation en air et plus généralement tous les organes techniques de l'instrument. Par exemple : les sommiers, pièces maîtresses d'un orgue, permettant la distribution du vent en fonction des notes jouées et des jeux utilisés, ont perdu une grande partie de leur étanchéité, entraînant de nombreuses notes non-souhaitées.

L'orgue aujourd'hui

Au printemps 2010, l'état d'usure avancée de la mécanique a contraint l'Association à renoncer à organiser des concerts. L'orgue risque en effet à chaque instant une panne importante qui le rendrait injouable.

Logo association
Nombreuses photos et informations complémentaires sur le site de l'association

La chapelle du château de Gerbéviller du temps de sa splendeur
La chapelle du château de Gerbéviller du temps de sa splendeur

Des corps entiers de Saints, que le Marquis se procurait à Rome, où il aimait à faire de longs séjours ; une statue de Saint Tarcicius, due au ciseau de Falguière et ayant obtenu le grand prix à l'exposition de 1867 7 (Le Marquis avait fait un jour à Rome la charité à un petit pauvre qui l'avait intéressé par sa physionomie, le petit [illisible] a Falgière [illisible] de modèle pour la statue de Tarcisius) ; une statue de la Vierge placée dans une chapelle particulière et à laquelle des vitraux de couleur donnaient un aspect de vie vraiment étrange ; nombre de tableaux de maître ; un immense christ de bois de valeur inestimable ; une descente de croix grandiose ; tout concourrait à donner à la chapelle du château un attrait d'art incontestable dont toute la Lorraine s'enorgueillissait.

Bâtie sur l'ancien emplacement de l'église des Carmes, de style italien, un peu trop ornementée à mon goût, assez sombre, mystérieuse, portant au recueillemen, la chapelle resplendissait, au cours des grandes cérémonies, d'une clarté jaune d'or procurée par des centaines de bougies. Et ce n'était pas une petite affaire que de les allumer et de les éteindre !

Quinze, vingt enfants de coeur (dont j'étais le chef des cérémonies) revêtus de la cappa magna, évoluaient avec précision et discipline, alors que l'abbé VOSGIEN, nouvel aumônier du château et futur supérieur du Grand-Séminaire de Nancy, officiait avec une piété édifiante, tandis que l'orgue, tenu par le maître du lieu, soutenait les voix ravissantes des enfants du village dans leurs chants liturgiques.

Les messes de minuit étaient magnifiques. Autour de la crèche, les tout petits dont j'étais alors, agenouillés, tenant serrés sur leur coeur, qui une cage d'oiseau, qui un agneau, un joujou ou autre objet personnel qu'ils apportaient en don à l'Enfant-Dieu, formaient un spectacle touchant - on se pressait pour nous admirer.

On nous faisait d'habitude réveillonner avant la messe. Peut-être mon ami Jules PICOT, l'actuel gros industriel de Gerbéviller, avait-il un peu trop mangé un soir, toujours est-il qu'il souilla de ses déjections, la cage des canaris qu'il tenait dans ses mains. La sacristine, la Constance BAILLARD, dut se précipiter pour réparer le désastre. Dois-je dire que la pauvre Constance, toute pieuse et saint fille qu'elle était, avait elle-même un grave défaut : elle buvait, a t'on dit, au point d'avoir des crises nerveuses, au cours desquelles elle se tordait sur le sol. On aurait trouvé toute une bibliothèque de bouteille d'eau de vie dans la la cave ! Elle est morte il y a longtemps, la pauvre, et pour rien au monde je ne voudrais m'associer à ces médisances.

Images de la chapelle palatine de nos jours

(cliquer pour les agrandir et les faire défiler)

Intérieur illuminé pour les vêpres Intérieur illuminé pour les vêpres Intérieur illuminé pour les vêpres Intérieur illuminé pour les vêpres Intérieur illuminé pour les vêpres
Source site du château de Gerbéviller

Le château actuel n'occupe pas l'emplacement exact du vieux marquisat. Celui-ci était, dit-on, plus en retrait à l'intérieur du parc. C'est le père du Marquis Ernest, mon parrain, qui avait construit le nouveau avec ses deux ailes et son donjon qui n'existe plus de nos jours, les boches en 1914 ayant incendié et détruit tout l'édifice.

Le Marquis Ernest y avait fait de notables changements notamment du donjon qu'il voulait plus majestueux. A l'intérieur, il avait également englouti des sommes considérables. Tableaux, marbres rares, tentures, grandes glaces de Venise, en faisaient un véritable musée. La bibliothèque où le Marquis se tenait habituellement comprenait plus de 6000 volumes, éditions rarissimes, reliures d'art, qu'il se complaisait à admirer et à parcourir. La bibliothèque s'augmentait chaque jour, le propriétaire recevant mensuellement, d'un libraire parisien, les exemplaires des nouveaux livres parus. Il mettait régulièrement au feu ceux qui ne lui plaisaient pas ou traitaient de questions particulièrement légères. Il n'aimait pas prêter ses livres, disant avec juste raison : quand on prête quelque-chose, le plus extraordinaire qui puisse arriver, c'est qu'on vous le rende ! Il n'avait pas tord.

Il avait la manie de la bâtisse, ai-je dit plus haut, et sans trop s'inquiéter du prix des choses. Un théâtre complet en pierre, pour les enfants du patronnage qu'il avait organisé, s'astreignant à recevoir chaque soir dans une vaste salle appelée "Salle de musique" une bande de garnements. Construisant un mur ici, bouchant une des portes du parc pour en ouvrir une autre, abimant son potager qui était énorme en y faisant élever des murailles épaisses poour soutenir ses espaliers ; édifiant des serres immenses où voisinnaient toutes les plantes et même des arbres exotiques ; une orangerie abritant des orangers énormes, des palmiers, des cocotiers, une volière de plus de 100 m de long avec toutes sortes de gents emplumées, cygnes, canards, oies baroques, poules hérissées, paons de toutes couleurs dont le cri l'impatientait au point qu'il m'ordonnait de leur lancer des cailloux pour les faire se taire. Quelle fortune aurait pu résister ?

Généreux il l'était à l'excés, prenant à sa charge les frais de l'instruction des enfants qui l'intéressaient, l'Abbé BAUMGARTNER par exemple, Albert BAUMGARTNER, son frère, devenu chef des travaux municipaux de Nancy, Eugène BALLAND, le fils de son garde-chasse, devenu officier d'Artillerie et combien d'autres...

Les dons aux églises et paroisses du pays étaient impressionnants, orgues ici, ornements, vitraux, cloches ailleurs. Le clergé le savait et ne se privait pas de taper ignominieusement à sa bourse, témoins les tentures rouges de la cathédrale de Nancy.

Malgré toutes ses charités et ses largesses, le Marquis n'était point aimé dans le pays. On lui reprochait de se tenir trop à l'écart, de ne se montrer jamais, d'afficher des idées par trop cléricales et royalistes. Royaliste il l'était dans l'âme par atavisme et par esprit religieux.8 Un roi sacré à Reims n'était plus un homme mais le représentant temporel de Dieu, à qui tous devaient fidelité et obéissance passive.

Elu conseiller général après la guerre, le Marquis avait été battu aux élections qui avaient suivi le 16 mai et, bien qu'il n'en parla jamais, je crois qu'il avait été très affecté par son échec. Aussi vivait-il en sauvage, ne sortant jamais dans le pays, et même lorsqu'il se trouvait dans l'obligation de se rendre à Lunéville avec sa voiture, gagnait-il la grand-route par les allées de son parc, alors qu'il fallait pour cela traverser la Mortagne par un gué torrentiel qui n'était pas toujours facile.

Par contre, ses deux frères, grands chasseurs, grand noceurs, étaient assez populaires.

Charles Edmond Marie Gabriel Ernest Toussaint De LAMBERTYE -(1883 - 1940)

Né le 12 février 1883 à MADRID, ESPAGNE - Décédé le 26 mai 1940 à CALAIS (Pas-de-Calais).

Le Marquis Charles de Lambertye - Mort pour la France

En décembre 1914, Enseigne de vaisseau de réserve, affecté à la Brigade des Fusiliers Marins, cet Officier est cité à l'ordre de l'Armée navale : "Blessé grièvement d'un coup de baïonnette. Officier très distingué, plein de calme, de sang-froid et d'énergie.".

Fusiliers marins Yser 1914
Fusiliers marins Yser 1914

Extrait de la revue "l'Illustration" No. 3763, 17 avril 1915 - l'Epopée de la Brigade Navale
par Emile Vedel :

Dans la nuit du 25 au 26, se produisit une alerte encore inexpliquée. Une colonne ennemie, forte d'un demi-bataillon, trouva le moyen de s'introduire en ville, soit qu'elle ait réussi à se faufiler entre deux tranchées dont la défense était harassée, soit plus probablement par un souterrain aboutissant aux caves de certaines maisons suspectes. Refoulant tout devant eux, les Allemands parvinrent jusqu'au pont-route, où la sentinelle fut tuée. L'enseigne de vaisseau de Lambertye, qui veut, nouvel Horatius Coclès, leur barrer le chemin à lui tout seul, tombe percé de deux coups de baïonnette, - auxquels il échappa miraculeusement.

Source : le site des anciens de l'Ecole Navale la page qui lui est consacrée

Le vieux Marquis Ernest et ses deux frères Henri et Edmond sont ensevelis dans le caveau familial de la chapelle.

Vers l'âge de 50ans, le pauvre vieux Marquis Ernest était à peu près ruiné. Il avait dû vendre à peu près tous les biens de ses pères, dont, en un seul coup, pour 1 500 000 frs de terres et forêts qui feraient de nos jours une somme de 8 à 9 millions. C'est que, en plus de ses folles dépenses, il avait été en butte aux voleries de sa nombreuse domesticité. Son cuisinier par exemple, le Père LEFEBVRE, un artiste culinaire hors ligne, malgré son salaire modeste, avait pu s'offrir une superbe maison à Gerbéviller et donner à sa fille Mathilde une dot de 80 000 frs (450 000 frs de nos jours). Son jardinier vendait les légumes du potager, arrivant à peine à fournir la table du maître. Son concierge vidait sa cave des vins fins. Je ne parle pas des hommes d'écurie, les chevaux étaient vendus depuis longtemps, il ne restait aux communs que trois voitures dont un omnibus, véhicule habituel, attelé de deux chevaux loués à la ferme.

Donc, vers l'âge de 50 ans, le Marquis décida de redorer son blason. Je ne sais par quelle entremise, il épousa une sorte d'Anglaise, veuve et fort riche, qui s'engageait à payer son titre de marquise en liquidant toutes les dettes de son mari. J'ai eu le plaisir de dîner avec elle, au château, en compagnie de ma mère. La nouvelle marquise était grande, grosse, forte, une galliarde frisant la soixantaine et fin peute, avec un fort accent anglais. Le mariage ne dura pas longtemps.

La Marquise refusa tout net de payer les dettes et bien plus d'habiter, avec son mari, le château de Gerbéviller, ne voulant pour rien au monde, disait-elle, abandonner ses brillantes relations parisiennes et la vie mondaine qu'elle avait menée jusque-là.

Il s'en suivit la séparation de corps et biens et trois années plus tard, selon la loi, le divorce fut prononcé par le tribunal de Lunéville, malgré l'opposition du Marquis dont l'esprit religieux ne pouvait admettre semblable solution.

Ceci se passait vers 1885 - 1886. Déçu dans ses espérances, criblé de dettes, pourvu d'en conseil judiciaire, le pauvre Marquis ne dispose plus pour toute fortune, que de son majorat, c'est à dire de la portion du bien de ses pères formant la base du marquisat, portion qu'il ne peut ni aliéner, ni hypothéquer. Le marquisat avait du reste encore une belle importance. Il comprenait, outre la chapelle, le château, son parc et une immense prairie y attenant, nommé l'Ely-champ. Puis une ferme de 100 hectares, louée à un anabaptiste RUTACKER, dont le fils devint maire de Gerbéviller. Une belle forêt de 3 ou 400 hectares, le bois de la Reine, entre Xermaménil et Gerbéviller, des maisons, quelques terrains plantés de houblons, un moulin sur la Mortagne et une enclave avec maison de garde dans la forêt de Romont, près Rambervillers, dernier reliquat du comté de ce nom.

Mais l'entretien du château, à lui seul coûte de 20 à 25 000 frs l'an, de nouvelles économies s'imposent. Le Marquis cesse de voyager. Il avait fait sinon l tour du monde, du moins une bonne partie, les Indes, la Syrie et Jerusalem, Constantinople, l'Egypte, Rome et toute l'Italie, Suisse, Allemagne, Espagne etc.

Chaque année, il faisait un séjour à Paris, puis à Nice et ne manquait pas de se rendre aux eaux de Baden, en Suisse, près Zurich, où il avait acheté une jolie villa. Il ne se rend même plus à Nancy, qu'a quitté son ami intime Mgr FOULON, nommé Archevêque et Cardinal de Lyon, primat des Gaules. Il vit, calfeutré dans sa bibliothèque, dont il ne sort plus guère que pour une promenade hygiénique dans le parc.

Les serres magnifiques disparaissent les premières, vendues à des horticulteurs parisiens. La grande volière est démolie et remplacée par un modeste poulailler. Le jardinier en chef est renvoyé, parc et potager sont confiés aux soins de deux hommes de journée, braves gens plus aptes à charrier le fumier qu'à bouturer les fleurs rares. Par économie de chauffage, les grands salons sont définitivement fermés, le Marquis n'habitant plus que le rez de chausséede l'aile gauche du château, bel appartement encore composé de vaste salon, salle à manger, bibliothèque de trois pièces, chambre à coucher avec mmense lit à baldaquin, chambre à donner etc. Le cuisinier est parti, une femme du village, la remplaçante de la mère CORRETTE, vient préparer chaque repas, n'étant plus à demeure au château.

Pourtant, le Marquis demeure généreux et charitable autant qu'il le peut. Il est accueillant, aimable, ne se plaignant jamais, reçoit chaque jour la visite du Curé ou de vieux amis, paraissant heureux de n'être pas abandonné. Chaque été, sa belle soeur et ses enfants viennent passer quelques jours auprès de lui, ramenant un peu d'animation dans le vaste château ordinairement désert.

Vêtu d'un accoutrement bizarre, parfois seulement d'une ample robe de chambre brune avec cordelière, coiffé dune petite calotte de velours noire, comme en portent certains abbés et notamment les jésuites, avec sa longue barbe blanche, le Marquis semble un vieux patriarche, un vieux religieux, mais il n'est jamais ridicule, conservant malgré tout, l'air du grand seigneur qu'il était.

Entre les bras de son valet de chambre, MANGIN, et de son garde CHOUX-RAVONNET, le Marquis s'éteignit doucement en novembre 1904, dans les sentiments de piété et de foi profonde qu'il avait toujours tenus, plein de calme et de majesté.

Le cercueil massif fut porté à bras jusqu'à l'église paroissiale où fut célébré le service funèbre. Toute la population suivait, chagrinée et recueillie, retrouvant pour un jour, par atavisme, les entiments de respect des vassaux à leur suzerain. Le Marquis repose maintenant dans sa chapelle, aux côtés de ses frères, aux pieds de ses aîeux qui connurent sous l'égide de nos vieux ducs lorrains, dont ils furent les alliés et les vassaux fidèles, leurs heures d'infortune mais aussi de succès et de gloire. Il avait 70 ans.

Bronze de Moïse - cadeau de Noces d'or du Marquis de Gerbéviller
Bronze de¨Moïse offert pour les Noces d'Or
par le Marquis de Lambertye
chez Martin

Ce fut le jour de obsèques que je pénétrai pour la dernière fois dans le vieux château où j'avais passé tant d'heureux moments de mon enfance. Les héritiers, neveux du Marquis, n'eurent rien de plus pressé que de moderniser l'antique demeure et firent vendre aux enchères publiques tout ce qui leur parut rococo ou de style Philippart. (Il s'agissait de payer les dettes et les frais de succession). Ainsi s'en allèrent les vieilles tentures noires et d'or avec les armes et l'aigle bicéphale de la famille, les glaces, les tableaux, les marbres, les bibelots, l'orgue fameux de la chapelle, oeuvre de CAVAILLÉ-COLL (NDW : vendu à l'église St Maurice de Bécon-les-Bruyères, aujourd'hui Courbevoie - cf. article ci-dessus) et tant d'autres objets pour lesquels j'étais rempli de respectet d'admiration. Mon frère Jules put acheter au feu des enchères quelques souvenirs modestes comme la lampe à pied du salon de votre mère, mais je garde surtout précieusement le moïse de bronze, donné par le Marquis à mes parents lors de leurs noces d'or avec les dates MDCLLLIII - MCMIII. Je ne devais plus visiter du château en 1915 que des ruines et des pans de mur, oeuvre des boches en août 1914.

A mon endroit, le Marquis avait pris son parrainage au sérieux. Chaque matin, vers 11 heures, bien astiqué et coiffé par ma mère, je m'en allais "toquer" à sa porte et le trouvais souvent en robe de chambre, entouré de journaux, de brochures, de revueset de lettres épars sur le tapis. Mon premier service était de plier les journaux, puis je le voyais avec terreur empoigner le livre d'alphabet, car il s'était mis dans la tête de m'apprendre à lire. La méthode était-elle défectueuse, le professeur médiocre ou l'élève franchement mauvais, je ne sais, mais il est de fait qu'à 7 ans, je ne lisais pas encore de façon correcte.

Ce ne fut pas faute cependant de recevoir des fessées magistrales qui auraient du par leur vigueur et leur fréquence ouvrir à deux battants l'huis de mon intellect. Si le Marquis ne m'appris pas à lire, il m'apprit pourtant à garder un secret et voici dans quelles circonstances :

Un jour qu'il rentrait de Paris, il me fit appeler et me commanda d'ouvrir un immense carton qui contenait une sorte d'habit de cour pour enfant : jupe et jacquette de velours gris, bardé de plumes grises, toque également de plumes, bas de soie et minuscules petits souliers vernis absolument adorables. Il voulait faire à ma mère la surprise de ce déguisement pour je ne sais quelle cérémonie et après essayage, me fit promettre de ne rien dire.

Je n'eu bien entendu rien de plus pressé que de tout raconter à ma mère avec des descriptions si enthousiastes qu'elle accourut par curiosité et se confondit en remerciements.

Dès que je comparus en présence du Marquis, sans mot dire, il me retroussa la jupe, car je suis resté en jupe jusqu'à l'âge de 6 ans au moins, et m'administra une fessée dont j'ai gardé souvenance. Je poussais des gueulées terribles. Deux heures après l'opération, ses gros doigts étaient encore marqués en rouge sur mon derrière de pauvre gosse.

Je compris : depuis ce jour, je suis une tombe.

Sans y réussir le pauvre homme s'efforçait de me donner une distinction que je ne pus jamais atteindre. "Tâche donc d'avoir des manières" me répétait-il. Des manières cela signifiait : se tenir bien à table, manger proprement, savoir dire bonjour, être aimable, complaisant et tout. Mais il avait affaire à un petit rustre qui préférait de beaucoup glisser sur la neige avec les garnements du village, jouer à la "Ganiche", faire claquer son fouet, fréquenter les hommes de journée pour rentrer les foins, au maintien du petit garçon bien sage dans un salon.

Mon manque de "façons" ne l'empêchait pas de m'inviter à dîner avec les grandes personnes, et de m'emmener faire de beaux voyages. Deux ans de suite en récompense peut-être de mon assiduité au travail, il me fit parcouir la Suisse allemande, Baden, Zurich et son lac, Tinsielden (?) ou N.D des Ermites, Lucerne et son lac, le R(?)gi, Regatz, les gorges de Tarmina, Coire (?), La via Mela et les sources du Rhin jusque Andermatt, au pied du col de Splergen.

Il me faut cependant avouer, à lire mes relations de voyages de l'époque, que je prenais plus d'intérêt aux menus des hôtels et restaurants qu'à la sublimité des paysages helvétiques.

Ma mère avait des démélés fréquents avec le Marquis au sujet de mes toilettes. Comme toute bonne Lorraine, elle voulait me voir en hiver, bien douillettement "embâlé", cache-nez, chandail, finette (gilet de flanelle) etc. Lui, à la mode anglaise, voulait me voir à moitié nu : il découpait le cache-nez avec ses ciseaux et me traitait de pigeon pattu lorsque j'avais des bonnes guêtres de laine bien chaudes, jusqu'aux genoux. Ma mère se fâchait, mais elle finit par céder, de sorte que, de 6 à 12 ans, je fus vêtu uniquement de costume marin,ulotte de goilf, arrêtée au genou, veste bouffante et décollettée, arrêtée à la taille, longs cheveux épars sur le dos, les mollets nus, des gros mollets tout rouges et gersés de froid, des chaussettes de coton ; mais le Marquis, tout de même, tolérait les sabots, à cause de l'humidité, puisqu'il en portait lui-même par mauvais temps pour ses promenades dans son parc.

Dans le village, on accusait ma mère de barbarie ; les commères avaient froid dans le dos rien qu'à me regarder et cependant, au cours des gros hivers lorrains, jamais un rhume ou une indisposition, sauf pourtant une attaque de pseudo diphthérie à l'âge de 4 ans. Est-ce à ce réime que je dois la robuste santé qui fut mon partage jusqu'à ces dernières années ? Peut-être bien. Alors, je dois une vraie reconnaissance à mon parrain.

Jusqu'à notre départ pour Lunéville, l'Abbé VOSGIEN, aumônier du château me donna des leçons de français et de calcul : je faisais des progrès sensationnels qui hélas ne durèrent pas longtemps. L'après-midi, quand le Marquis ne me cramponnait pas chez lui sous prétexte de me distraire par des bonnes lectures , j'avais complète liberté. Je parcourais les rues du village, faisant claquer ma "cougie", traînant mon petit chariot, jouant ou me battant avec les galoppins qui me traitaient de "fille", à cause de mes longs cheveux, ou de "garçonnette aux petites chaussettes" à cause de mes mollets nus. C'est tout cela qui faisait dire au Marquis que je manquais de "manières".

Au village, au cours de mes études, je fus bien loin de répondre aux espoirs démesurés que mon parrain avait fondé sur moi ; aussi, voyages, étrennes, cadeaux, gâteries de toutes sortes diminuèrent-ils proportionnellement à ma noble réputation de cancre, laquelle me suivit et ce, en toute bonne justice, jusqu'à mon entrée au régiment. Il se rassérena un peu lorsque je fus nommé sous-officier et me fit cadeau d'un fauteuil de cuir pour ma chambre au quartier ; mais lorsque je vins lui faire visite dans ma tenue toute flambant neuve de sous-lieutenant de Chasseurs d'Afrique, il ne cacha pas sa joie, me combla de cadeaux de prix, épingle de cravate de grande valeur choisie dans son arsenal, boutons de manchette d'or - tout cela m'a été volé en Afrique - et en mon honneur, donna un grand dîner avec cinq sortes de vins, champagne, bordeaux, etc. et le grand service de cristal irrisé qu'on ne sortait qu'aux circonstances sensationnelles.

Je dois encore avoir le menu quelque part et si je le retrouve, je ne manquerai pas de le joindre à ces souvenirs, parce qu'à défaut d'autres, je garde la reconnaissance de l'estomac.

Mais je me vante ; je garde au contraire à la mémoire du Marquis de Gerbéviller, mon parrain, une vive et affectueuse gratitude pour tout ce qu'il a fait pour moi et je ne passe jamais devant le caveau où il dort sans prier pour lui.

Mon père était grand chasseur. Je lis dans les souvenirs de jeune fille de la soeur Thérèse : "Aujourd'hui Papa est allé à la chasse, les garçons sont odieux" C'était une habitude à elle. Elle nous traitait journellement d'être odieux et insupportables. Une manie !

Bien sûr, trois garçons ! Nous étions bruyants, tapageurs, batailleurs, les jeux se terminant rarement sans une bagarre qui faisait pousser des cris à ma mère : "Oh ya yaïe, ils vont se faire du mal" Elle accourait pour nous séparer. Mais il n'y avait jamais grand mal, sauf une fois cependant où j'ai cassé mon râteau sur la tête de Georges qui piétinait mon jardin. Il saignait comme un boeuf. Que voulez-vous ? Jules était violent et brutal, Georges asticotant et taquin et moi un peu coléreux. Etant le plus petit, je recevais les gifles de tout le monde ; ma foi je prenais ce qui me tombais sous la main pour me défendre.

Cette mauvaise habitude me mit aux prises, un certain jour, avec Monsieur MOUILLARD des VARENNES, le percepteur, homme d'âge infiniment respectable. Des mauvis garçons me traitaient de fille, la fille, garçonnette ... toute la lyre, et, comme ils étaient nombreux, je saisis une bûche pour leur courir sus. Monsieur MOUILLARD voulu s'interposer : j'envoyais tout de même ma bûche à la tête de ces mauvais drôles sans toutefois en atteindre aucun. MOUILLARD pris la mouche en même temps qu'à pleine main mes longs cheveux pour me ramener de force à la maison heureusement toute proche. Est-ce que vous vous seriez laissés faire, vous autres ? Je lui ruais dans les jambes de toutes mes forces. Il en bavait de douleur et de colère en montrant ma mère ses tibias pilus tout echymosés du fait de mes coups de sabots. Je refusais net et ferme de lui demander pardon. Ma mère était toute confuse ; mon père se dtournais pour rire à on aise. Je crois bien que dans le fond il m'approuvait. Vous voyez bien que je n'étais pas u tout odieu, seulement, tout comme le bourriquot :

" Cet animal n'est pas méchant"
"Quand on l'attaque, il se défend."

Mon père à la chasse

Pour ce qui est de la chasse, la soeur Thérèse était dans le vrai. Bien éloigné d'être un sportif, mon père n'aimait rien tant que la campagne et les bois et il avait coutume de dire que le meilleur déjeuner qu'il pouvait faire était celui qu'il prenait, assis sur une souche au con d'un layon. Un morceau de lard froid tiré de sa "carnassière" - il n'était pas lorrain pour des prunes - arrosé d'un bon coup de vin. J'ai encore sa gourde plate ornementée d'une hure de sanglier en relief.

Le gibier ne manquait pas, en ces temps lointains. En plaine, mon père partait tout seul, dès le fin matin avec notre vieux Finaud, un braque tout blanc avec une oreille marron. Pauvre Finaud qui a si mal fini ! Je ne l'ai connu que vieux et un peu sourd, mais il était dans sa jeunese, paraît-il épatant. Mon père tirait mal, un peu dans mon genre, n'empêche qu'avec son arme toute moderne, pour l'époque, un Lefaucheux d'un mètre cinquante de long et dont je me suis servi bien des fois, il étalait son lièvre à 50 mètres.

Préférant de beaucoup la chasse au bois, aux chiens courants ou en battue, il ne manquait pas une des séances tri-hebdomaires organisées par le Comte Henri de LAMBERTYE, venant chaque année passer novembre et décmbre au château de son frère à Gerbéviller.

Et le mauvais temps n'empêchait rien, bien au contraire. Nous avions des hivers terribles, dans mon enfance. Des six semaines de grosse neige d'affilée, des gelées à couper au couteau. Malgré le ronflement des poêles, la glace des vitres ne fondait pas, et quand on sortai, le froid vous entrait dans le nez comme de cuillères.

Heureuse température pour nous autres ; c'était le moment des "glissoirs", des traineaux, des batailles à coups de boules de neige ; bon temps aussi pour la grosse bête, chevreuil, renards, sangliers, voire même les loups.

Pour ce gros gibier, le Marquis ayant formellement refusé l'accès des communs du château à aucun canin, les chiens du Comte Henri étaient en pension chez l'Antonin St DIZIER, le boucher, au coin de notre rue. Des bêtes féroces, gogées de sang et de viande saignante qui m'aboyaient aux trousses chaque fois que je passais devant l'étal de leur gardien. J'avais d'autant plus peur que l'Antonin, pour faire le gracieux sans doute, me poursuivai, un coutelas comme ytagan à la main, menaçant de me couper la tête et se gardant de rappeler ses molosses. Ce jeu aurait continué longtemps, car je ne me plaignais jamais, si mon père s'étant aperçu du fait, n'avait signifié à ce boucher facétieux et du ton qu'il savait parfois prendre, d'avoir à me foutre la paix. Il faut dire que l'Antonin état tout le temps à moitié saoul.

Donc, par les froids les plus épouvantables, nos chasseurs se mettaient en route. Je vois encor mon père avec ses gros souliers bien graissés, ses guêtres de cuir recouvrant la moitié du pied, sa carnassière, sa casquette en peau de lièvre se rabattant sur les oreilles et ses moufles, son Lefaucheux en bandoulière se mettant en route pour ganer la forêt voisine. Souvent il y avait place pour lui dans l'omnibus ou le traineau du Comte Henri, lorsqu'il n'avait pas trop d'invités parisiens et tout le monde se retrouvait à l'orée du bois.

Le père BALLAND, le vieux garde avec sa grande babrbe blanche et son costume de velours à côtes avait fait les enceintes dès le petit jour : il faisait son rapport et chacun gagnait sa place dans le plus grand silence, avec de la neige jusqu'aux genoux.

Il y avait parfois des tableaux impressionants : 15 - 20 lièvres, 2 ou 3 chevreuils, un renard, 5 ou 6 sangliers que j'allais voir, étalés dans la grande cuisine du château.

Ces soirs de rentrée, à la nuit bien tombée, le Tonin St DIZIER, piqueux en chef, installé sur l'impériale de l'omnibus, sonnait de triomphales fanfares de cor de chasse avec des poumons comme un soufflet de forge. Ce qui n'a pas empêché le pauvre bougre de mourir de tuberculose quelques années plus tard.

Quelle était la part de mon père dans ces hécatombes ? Je ne sais plus. Il y avait à la maison une dizaine de peaux de sangliers tannées servant de décrottoirs, des peaux de chevreuils en descentes de lit, de rnards, un superbe chat sauvage empaillé, couché en rond avec ses gros yeux jaunes et une magnifique peau de loup, avec sa grosse tête, sa gueule ouverte et ss crocs menaçants, devant le canapé rouge du salon. C'était un trophée rare.

Mon père tue un loup

Mon père l'avait ué au bois du four. La bande, car ils étaient cinq, était signalée depuis quelques jours et les chasseurs étaient à peine à leur poste autour de l'enceinte, à peine les molosses de l'Antonin étaient-ils sur la voie, bien appuyés par leur maître :"Harloup, harloup", parce si méchnts qu'ils étaient ils ne paraissaient pas très friands de se mesurer avec semblables adversaires, que les cinq grandes bêtes, inquiètes, les oreilles dressées, bondissaient dans une clairière à 40 mètres de mon père. C'était, me disait-il, un spectacle splendide. Il ajusta le plus gros qui roula au coup, le second coup se perdit dans les broussailles.

Vous pensez si l'Antonin, juché sur l'impériale de l'omnibus, sonna des fanfares, les joues gonflées comme des outres à en pêter.

Mais le plus beau, ce qu'il fallait voir, ce fut vers les 7 heures et demie, 8 heures, nous étions entrain de souper quand la charette arrive, apportant l ête sanglante. On le déposa dans la cuisine. Un grand feu brûlait dans la cheminée qui éclairait tout. Tout le quartier était ameuté, la cuisine était pleine de monde quand la Chonchon St DIZIER, la soeur de l'Antonin, fendant la foule, remit à mon père un magnifique bouquet de fleurs artificielles. La Chonchon était une grande belle fille toute fraîche et haut en couleurs, eh bien, mon père ne l'a seulement pas mbrassée, perce qu'il n'était pas embresseur. "Pourquoi ne l'as-tu pas embrassée ?", disait ma mère peu jalouse. "Oh, elle sent le cervelas !" répondit-il. Je vous demande un peu ! Nous étions ravis, la gloire du père rejaillissait sur sa femme et ses enfants, nous étions bouffis d'orgueil.

Nos chiens

Je vous ai dit plus haut que notre pauvre vieil ami, le chine de mon père, avait eu une fin bin malheureuse. Ce fut le plus gros chagrin de mon enfance, peut-être le premier, à part les fessées ussi fréquentes que méitées.

Nous avions deux chiens, à ce moment : l'ancêtre, le père Finaud, sourd, rhumatisant, qui, en dehors de la chasse, passait ses journées à se griller, couché en rond devant le poêle de la salle à manger, puis Miss, une jolie petite griffonne, la remplaçante de Finaud, toute ébouriffée de poils blancs avec sa petite truffe noire et ses yeux pétillants de malice.

Nos bêtes

Nous avions encore bien d'autres bêtes, des poules, des canards, un vieux coq, appelé Bazaine qui était ma propriété, alors qu'en plus, j'élevais des lapins argentés, dons de ma marraine, Madame VIOLET, des cochons d'Inde et un vieux sansonnet, dans une grande cage d'osier, toujours installée sur la fenêtre de la cuisine et toute une nichée de linots que l'on m'avait apportée dans leur nid et que je nourissait à la becquée avec du jaune d'oeuf au bout d'une allumette.

Tous mes apuvres amis sont morts, mais je n'ai jamais tant pleuré que pour Finaud et Miss.

La mort de Finaud

Nos deux chiens sont mort empoisonnés ... et empoisonnés par ordre du Marquis de LAMBERTYE, du moins je l'ai toujours soupçonné de cette mauvaise acion.

Ce jour-là, en entrant à la cuisine, je vis les apuvres bêtes étendues sur le sol devant le feu, pendant que mon père, penché sur son vieil ami, s'efforçait de glisser entre ses machoires crispées une cuillerée de lait. A un moment, le pauvre vieux, relevant sa tête hagarde, regarde mon père de toute sa tendresse, semblant lui adresser un dernier adieu reconnaissant. Puis la tête retomba. "Il est mort", dit mon ère en se redressant tout ému. Miss était déjà morte. A cet instant la mère FROMENT entrait, portant dans ses bras un superbe canard, mort lui-aussi. C'en était trop, je m'enfuis. Après je ne sais ce qui s'est passé !

Le Marquis détestait les bêtes, toutes les bêtes et quand il voyait un charettier - une brute - rouer de coups un pauvre cheval fourbu, il avait coutume de dire : "Les animaux ne sentent pas, ils n'ont pas d'âme." Bien des gens pensent comme lui, c'est alors qu'ils n'ont pas beaucoup de coeur.

Il détestait toutes les bêtes, les chiens en première ligne. Ce n'était pourtant pas faute d'avoir vécu avec eux. Du temps du vieux Marquis, en plus des chiens de meute, une vingtaine au chenil, il y avait toujours, rôdant dans le château, ayant accès jusqu'au salo où ils se battaient sous les tables, une demi-douzaine de chiens d'arrêt ou autres. CChacun avait le sien, la Marquise elle-même ayant son préféré.

Il détestait les chiens, bien plus il en avait peur ... et cette sacrée Miss, la petite griffonne, qui ne trouvait rien de plus amusant que de lui aboyer auxtrousses quand il traversait notre cour pour se rendre à la sacristie de sa chapelle ...

Alors, par inadvertance, le vieux BALLAND, le garde-chasse, laissa tomber quelques boulettes empoisonnées dans le gazon en allant mettre ses pièges à rats dans les caves.

Comment tout cela s'est il terminé ? Je n'en ai jamais rien su

Les chiens

Un chien est fait pour être au chenil ; pourvu qu'il ange et qu'il dorme, il est heureux, cela ne fait rien s'il gémit à longueur de journée, puisqu'il n'a pas d'âme. Puis, lorsqu'on en a assez, on le vend ou on le pend et tout estdit.

A la maison, cet animal est odieux ; il salit tout, il sent mauvais, il est bruyant, il hurle à contre-temps, il n'a que des défauts.

Eh bien mais et vous ? Regardez-vous dans la glace et regardez aussi parfois les yeux de votre chien, j'entends un vrai chien, un berger de Brie, un petit chien d'arrêt, un caniche, voire même un boule dogue avec sa tête de vieux concierge rébarbatif.

Voyez ses yeux interrogateurs, cherchant à comprendre ce que vous lui voulez et sa joie, quand il a saisi et obéi. Allez, il vous admire, si laid soyez-vous, bien plus, il n'a pour vous que tendresse et fidelité. Il ne vous quittera jamais, soyez-vous dans la plus noire misère, reconnaissant de la croûte de pain que vous prélevez pour lui sur votre repas. Son exubérnce de bonheur quand il vous retrouvera après une longue absence ...

Mais vous n'avez donc jamais reçu le dernier regard de votre chien mourant à vos pieds ? Non vous n'avez jamais eu de chien, alors vous n'avez jamais eu d'ami.

Mon amour de bêtes

Après cette tirade, où j'aurais voulu - talentueusement - mettre toute ma tendress pour toutes les bêtes, sauf cependant les serpents, les crapauds, les rats, les puniaise et les moustiques, y compris les scorpions et les poux qui m'ont rongé pendant la guerre, il me faut parler des réjouissances des quatres saisons de l'année au cours de mon enfance.

En hiver, en plus des jeux sportifs - le mot n'était pas connu à l'époque - à part les engelures et les crevasses car vous pensez bien qu'on ne faisait pas de feu dans nos chambres à coucher, où chaque matin l'eau des brocs était transformée en glaçons, aussi ne se lavait-on pas ou si peu ...

La bassinoire

Pourtant, lorsque nous avions été bien sages, ce qui était peu fréquent, je dois dire que ma mère arrivait triomphante au moment du coucher, portant à bout de bras la bassinoire de cuivre qui est encore dans la salle à manger, toute remplie de braises rouges et réchauffait nos lits : c'était alors une joie de s'y fourrer. Comme elle ne pouvait pas être à tous les lits à la fois, on se disputait un peu, ce qui la faisait rire et tout e calmait bien vite avec la bonne tiédeur des draps.

St Nicolas et Noël

Les grandes réjouissances de lhiver étaient la St Nicolas, avec la visite du grand évêque, ses cadeaux ou ses verges ; Noël, sa veillée avec dans la cheminé la grossa bûche bourrée d'artifices qui se consummait lentement avec des lueurs bleues, rouges, vertes, jaunes ... sa messe de minuit, où chacun se rendait avec sa lanterne allumée, parce que l'éclairage municipal était défaillant, et les femmes avec leurs "chaufrette" ; son arbre de Noël que le Marquis ne manquait jamais de donner, et son réveillon où l'on se bourrait à éclater. Mais vous connaissez tout cela, de même que les étrennes du JJour de l'an : inutile d'y insister.

Les chanteuses des Rois

Une coutume particulière à Gerbéviller était, le jour de la fête des rois, le 6 janvier, la venue, au soir, dans les maisons d'un groupe de chanteuses impayables. Le choeur était dirigé par la mère TALOTTE, "la queue d'aiguesse", l'aiguesse n'étant rien d'autre que la pie.

La mère TALOTTE, Charlotte DEHAN de son nom de jeune fille, avait au moins 75ans, mais, disaient les anciens qui l'avaient connue, elle avait été bien jolie et comme toute belle fille, elle avait, mon Dieu, un peu fauté, non pas une fois, mais bien des fois, puisqu'elle avait eu au moins 8 enfants, sans pères, dont le dernier, le Titine DEHAN, boiteux et marchand de peaux de lapins avec qui elle vivait, a été fusillé en 14 par les boches.

Elles étaient cinq ou six pauvrsses, des vieilles, des plus jeunes, que la bonne annonçait en disant : "Madame, c'est les rois !". Nous accourions. La TALOTTE, chevrottante entonnait :

"N'avez vous pas du bon gâteau"
"Pour nous en donner un petit morceau ?"

Nous autres, du même ton :

"Nous en avons"

Le choeur :

"Que le bonheur soit dans votre maison"

Puis :

"N'avez-vous pas du vin clairet"
"Pour nous en donner un petit goblet ?"

Nous autres :

"Nous en avons"

Le choeur :

"Que le bonheur soit dans votre maison"

Elles chantaient encore d'autres complaintes dont je n'ai pas souvenance, comme la chanson de St Nicolas :

"Ils étaient trois petits enfants
"Qui s'en allaient glâner aux champs"

Quand elles avaient bu leur vin clairet, munies d'un gros morceau de brioche et de quelques sous, elles s'en allaient dans la maison voisine.

J'imagine que la tournée faite elles devaient êtres un peu parties ...

Le Carême

Mars, voici le carême, qu'on fait sérieusement à la maison. Maigre les mercredi, jeudi, vendredi et samedi. Dans le fond cela m'était égal : je mangeais de tout et beaucoup. Pendant la Semaine Sainte, office tous les soirs, les Ténèbres, disait-on, dont nous annoncions l'heure, les cloches s'étant envolées vers Rome dès le jeudi matin, en tapant de toutes nos forces sur des tams-tams ou faisant geindre nos crécelles. (on faisait 3 fois le tour du village en tapant sur nos tams-tams en criant : au 1er coup, puis ausecond tour au 2 ème coup et ainsi de suite ...). C'est à la fin de l'office des Ténèbres que le Marquis faisait donner son tonnerre, à l'orgue, au point de faire éclater les vitraux.

Les oeufs de Pâques

Les cloches revenaient de Rome, le Samedi Saint, comme vous savez, laissant choir dans leur envolée aussi bien dans les orties que dans les coins les plus secrets de la cour, les oeufs de toutes les couleurs que nous retrouvions avec des cris de joie.

Une fois, les cloches étant encore dans toute leur volée, un oeuf m'a frolé la tête en tombant à mes pieds. Vous voyez bien que ce n'était pas une blague, les oeufs tombant du ciel, puisque je l'ai vu, celui-là, même qu'il était fendu quand je l'ai ramassé.

Le jour de Pâques, à la sortie de la messe, la vieille Nanette qui était spécialement chargée de la basse-cour au château, remettait à chaque enfant de choeur, deux oeufs teints en jaune. Elle nous traitait toujours de macrots, mais ce terme, tant amical n'avait riende péjoratif.

Puis, à la maison, nous trouvions tout préparés chacun six oeufs que la soeur Thérèse avait barbouillés de jaune, de bleu , de rouge. C'était magnifique. Ma mère avait soin de faire des tas bien égaux et identiques en coloris, et encore fallait-il tirer les lots au sort, sans quoi il y aurait eu des bagarres.

Les jeux aux oeufs de Pâques

Alors on se mettait à jouer aux oeufs. Une plachette appuyée à un tabouret et formant pente plus ou moins rapide : on posait sa bille sur le haut de la pnte - on disait sa chique - et sans pousser, ni la diriger autrement qu'au départ avec le pouce, il s'agissait d'aller heurter les oeufs mis en enjeu à l'autre bout de la pièce. C'était difficile ; je perdais presque tout le temps, mais quand j'avais réussi, par hasard, je me dépêchais d'avaler mon gain, 4 - 5 oeufs durs de suite, crainte de les reperdre.

C'était du moins un jeu relativement tranquille qui nous tenait à la maison, parce que, quand Pâques était de bonne heure, les ondées de mars, les calendes disait-on, n'étaient pas finies : des neiges fondues glaciales et des bises, le vent d'Ardennes, terribles qui la nuit faisaient gémir les grands sapins du parc tout proche, à croire que la maison allait "fraler".

Lorsque le "faux vent de Bayon", vent d'Ouest nous emmenant des ondées plus douces, on n'hésitait pas à sortir pour des jeux plus actifs : les voleurs, les barres et un autre exercice, dont je ne sais plus le nom, qui consistait à tordre son mouchoir comme une corde à noeuds et à taper sur le perdant, tant qu'on pouvait jusqu'à ce qu'il ait regagné son camp. On rentrait trempés, esquintés, crottés, sales et dégoûtants. Ma mère disputait bien un peu mais mon père ne disait jamais rien, enchanté de nous voir si vigoureux.

L'été, c'étaient les baignades, bien entendu, les régates et les combats navals avec nos barques.

Les foins

Ensuite la fenaison ; le village embaumait de l'odeur du foin frais que j'aidais à fâner et à rentrer au château sans redouter aucunement le fameux rhume des foins qui empoisonne chez quelques-uns les plus beaux mois de l'année.

Le houblon

Tout de suite après les foins, venait la récolet des houblons. La grosse culture du pays et bien "gagnante" en certaines années. Chez nous, les greniers étaient remplis des têtes de houblon à sécher, odeur pénétrante que j'aimais bien, malgré la véritable manie qu'avait ma mère de faire infuser des poignées de houblon et de nous faire absorber des grands verres de cette mixture sous prétexte de dépuratif. C'était très mauvais et amère comme "chicotin". Nous étions presque toujours à Vézelise, chez l'oncle GEORGÉ, à ce moment et j'en parlerai peut-être plus loin.

Les vendanges

Mais je mettais par dessus tout les vendanges, fin septembre, début d'octobre. Je faisais la vendange chez Bazile HENRI, notre voisin d'en face, ou chez Mathieu FERRY, qui possédait beaucoup de vignes renommées.

Chez Bazile, je partais pour la vigne avec la charette chargée de cuves et attelée du Raguidet, cheval que son propriétaire prétendait être un descendant des fameux chevaux turcs amenés de Pologne en Lorrainne par Stanislas. C'était un bon gros pépère alezan qu'on ne me laissait epnedant pas conduire parce qu'il lui prenait parfois des idées orientales - l'atavisme - au cours desquelles il roinçait comme le tonnerre et cassait tout. Il aune fois renversé le Bazile au coin de notre rue et failli le tuer, ainsi vous voyez bine que je ne mens pas.

Dès huit heures du matin j'avais la colique tant je m'étais bourré de raisin. Du beau raisin couvert de buée, froid comme glace, jamais mûr et qui donnait un reginglard à réveiller un mort. J'avais mon petit tandelin que les femmes remplissaient en riant et que j'allais porter à la cuve comme un homme. Je l'y versais d'un coup de rein, seulement, comme j'avais de grands cheveux, il y avait toujours des grappes qui s'entremêlaient dedans, de sorte que j'avais la tête toute gluante.

Les cuves pleines et rentrées à la maison, un des vignerons se déchaussait, relevait son pantalon jusqu'à mi-cuisses et broyait le raisin avec ses pieds lesquels sortaient de l'opération plus propres qu'ils n'y étaient entrés, je vous prie de le croire.

Dans les grosses maisons, tout le monde dînait ensemble, patron, femmes et ouvriers : un gros jambon avec de la purée de pois, le tout bien arrosé, comme de juste.

Après souper, les rondiots se mettaient en branle, sorte de farandole qui parcourait tout le village depuis le haut de la Barre, jusqu'au sommet de la vacherie. Garçons et fille se tenant la main en chantant :

"Bon, bon, bon, que le vin est bon ..."

ou encore

"Auprès de ma blonde ... Ah, je l'attends, l'attends, je l'attends celui que j'aime, que mon coeur aime tant"

Puis, la vieille chanson lorrainne :

"Le premier lui dit vilaine"
"Avec tes sabots dondaine ...."
"Le troisième lui dit je t'aime" "Avec tes sabots dondaine"
"Viens avec moi tu seras reine"
"Avec tes sabots dondaine"
"ho, ho, ho, avec tes sabots"

Etil s'en nouait des mariages au cours des rondiots, sans compter les ... clandestins. On ne parlait guère de dépopulation, du temps-là ; Et c'était le bon temps !

Sur la page de garde du deuxième cahier ...


Voilà mon cahier fini !
Faut-il en acheter un autre et continuer ?
Je me le demande.
Je vous entends :"Oui, poupa, achètes un cahier."
Comme vous y allez, vous autres !
C'est cinq francs ! ...
Enfin, le jour de votre mariage, j'inscrirai la somme en dépenses à l'article : colifichets.

5 novembre 1937

* * *

NOTES
(cliquer sur le numéro pour remonter au texte)

1 - Le Marquis actuel, Charles de LAMBERTYE, capitaine de frégate de réserve, commandant le place de Calais a été tué le 1940, refusant d'abandonner son poste et de se rendre. Charles de LAMBERTYE s'est montré digne de son nom. La place du château à Gerbéviller porte désormais son nom.

2 - La CAMARON (je n'ai jamais connu son véritable nom) était la gouvernante de MUNIER. Il en avait eu une fille, une grande "Landaye" qu'il appelait sa nièce. Bien qu'un peu fruste, MUNIER était reçu dans la meilleure société. Et il avait des talents. Il chantait la romance. Au dessert, lorsqu'il dînait au château, il ne manquait jamais de faire son tour le mieux réussi : un macaron placé sur son font tait amené jusqu'à sa bouche par une série de grimaces impayables à la grande joie des dames et des enfants. Aussi, le Marquis ne manquait jamais de lui dire "Monsieur MUNIER, faites le MACARON" Il ne se faisait jamais prier.

3 - Certains bébés viennent au monde avec le crane recouvert d'une sorte de membrane très mince que la sage femme enlève facilement. On dit que les enfants nés coiffés sont chanceux dans toute leur existence.

4 - Son frère, le Comte Edmond de LAMBERTYE était renommé à Paris pour son faste et ses équipages. Il s'y était du reste ruiné mais remis plus qu'à flot par son mariage avec une noble et fort riche Espagnole. Edmond de LAMBERTYE était le père du Capitaine de Frégate Charles de LAMBERTYE, mort pour la France, commandant d'armes de Calais en mai 1940.

5 - Les camériers sont attachés à la personne d'un Pape : ils prennent leurs fonction lors de l'élection et la perdent à la mort du Pape. Les camériers secrets ont la charge de l'antichambre secrète du Pape, où attendent les personnes reçues en audience privée.

6 - Aristide CAVAILLÉ-COLL est un facteur d'orgue très célèbre qui réalisa des orgues à travers le monde, une association perpétue son oeuvre, vous pouvez consulter son site pour en savoir davantage.

7 - NDW : Une statue de Tarcisius en marbre exécutée par Jean-Joseph Alexandre FALGUIÈRE en 1868 et effectivement primée en 1867 à l'exposition a été achetée (le plâtre) par l'Etat et est exposée au musée d'Orsay (visible ici : sur le site du musée)... il est de plus fait référence à la pose photographique d'un jeune garçon nu pour réaliser cette sculpture ... le site Wikipédia indique qu'il existait un autre exemplaire également en marbre dans la chapelle du Château de Gerbéviller, détruite par les bombardements de 1914 dont il ne reste que quelques éléments exposés régulièrement (photo au Petit-Palais en 1916) .

8 - A la mort du Comte de Chambord, en 1876, le bourdon de la chapelle sonna le glas pendant plusieurs jours, alors qu'un immense drapeau noir flottait en haut du donjon.

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